DES HOMMES EN COLÈRE

Vendredi passé, Lou Reed faisait un rare, très rare passage à Montréal, et accordait un encore plus rarissime entretien aux journalistes, rassemblés dans la salle Stevie Wonder du Festival de Jazz.

IMG 0074 DES HOMMES EN COLÈRE On connait la suite du concert: des gens mal avisés, déçus, ont demandé à être remboursés en masse. D’autres, plus crâneurs, ont hué le trio. Voilà pour le petit scandale. Mais vraiment, mesdames et messieurs, croyiez-vous que ce roi du rock n’ roll des plus hautains allaient vous entonner une p’tite Walk on the Wild Side pimentée de «doop, doo-doop» de Laurie Anderson pendant que John Zorn claquait des doigts à côté? C’est pas sérieux…

Reste que trois chansons d’une douzaine de minutes additionnées d’un rappel approximatif, ça fait difficilement passer la pilule à 80 balles le billet. Tour à tour amples, stridents et caverneux, le violon électrique d’Anderson (la femme de Lou, en passant), le sax de Zorn et les machines, guitares et drones de Reed, tous improvisés, étaient par définition inégaux. Pas de moment de grande félicité, plutôt la satisfaction de voir l’ex Underground en action.

Mon grand moment, je l’ai vécu en salle de presse, alors que le micro circulait de journaliste intimidé à journaliste intimidé. On le sait, Reed est réputé pour te ramasser ça sans autre forme de procès, du journaliste. L’un d’eux a fait un excellent parallèle avec le fait que Tommy Ramone allait ramoner le passé au Jazz à quelques pas de la salle où Reed allait se propulser dans l’inconnu de l’improvisation musicale, ce soir-là. Un autre a carrément parlé de la mise en danger qu’implique l’impro. Moi, je lui ai demandé quand il avait perdu intérêt au rock traditionnel.

«Lose?», qu’il a demandé, lentement. «When did I… lose?», qu’il a répété, sondant sa Laurie du regard.

Lou Reed 024 DES HOMMES EN COLÈRE La vraie question que j’aurais voulu poser à Reed, s’il n’avait eu aucune possibilité de me discréditer en public (ou en privé, tant qu’à y être) ç’aurait été «Lou, es-tu fâché?». Mais bien sûr qu’il est fâché, au point d’être méprisant. Ce mec a une énormément haute estime de lui-même, a fréquenté les artistes les plus marquants des effervescentes années 60 en montant, de Warhol à Bowie, a inventé Sonic Youth avant que Sonic Youth aient leurs premières poussées de dents. Il a tout vu, été au bout de lui-même à plusieurs reprises sans doute, et à 66 ans peut bien faire ce qu’il veut, malgré que ça ne change plus rien à l’ordre des choses. Il est peut-être même blasé, et qui sait, déçu de la vie, de l’art, des États-Unis.

Mais, en rétrospect, la vraie question à poser à Lou Reed, ce serait: «Ça ne te manque pas, de chanter?». Chanter de cette voix si caractérielle, basse, new-yorkaise, des textes d’une limpidité souvent parfaite, et d’une réalité si impitoyablement crade à la fois.

Lou Reed 071 DES HOMMES EN COLÈRE À défaut de chanter, Lou a fini par répondre à ma question: «From my point of view, I think you have to be really careful you don’t turn ”into Las Vegas”, or that kind of show or song… I’m very, very over all that. The opportunity to make some early money and [have] everybody sitting there laughing at you… Young people come up playing their songs, and your songs, and then they say well, why don’t you do a commercial with that, or get 2 millions dollars for the Super Bowl and you can appear in the middle of the spangles… No, because I never got into this. I’m a rock and roll person through and through. I don’t do that. I never will do that. I will go out of my shield [for things like this press conference] but I’ll have some company – with other players that don’t do that.»

En gros: Lou Reed n’est pas Mick Jagger. Va falloir faire avec.

par Evelyne Côté