INTO ETERNITY: L’ANGOISSE NUCLÉAIRE

IntoEternity poster INTO ETERNITY: LANGOISSE NUCLÉAIREJ’ai lu, l’été dernier, un livre que mon père m’avait offert quelques mois auparavant et qui devint pour moi immédiatement très important. Sa lecture me bouleversa et stimula chez moi de multiples réflexions. Dans The World Without Us, le journaliste américain Alan Weisman tente de faire le portrait des conséquences immédiates et futures de la disparition spontanée des êtres humains de la surface de la Terre. Qu’adviendrait-il de nos villes, de nos cultures, des océans, de la faune et de la flore? Le quinzième chapitre, intitulé Hot Legacy, qui se penche sur la question des déchets nucléaires, me poussa à écrire un texte intitulé La Boîte de Pandore Nucléaire, dans lequel je posais la question suivante : « Et s’il avait fallu que la pyramide de Khéops n’ait pas été le tombeau d’un roi, mais plutôt un site d’enfouissement de déchets dangereux? » Ayant appris que le réalisateur danois Michael Madsen s’était posé la même question, j’attendais avec impatience la projection de son documentaire Into Eternity.

Madsen nous propose un périple qui nous mènera au fin fond du sous-sol finlandais, à quelques 250 mètres sous la surface terrestre et au bout de galeries s’étendant sur plusieurs milliers de mètres. Ces galeries, entamées en 2004, trouveront leur aboutissement à environ 400 mètres de profondeur, au bout de tunnels longs de cinq kilomètres qui formeront l’essentiel d’un complexe baptisé Onkalo. Posiva, la compagnie derrière toutes ces excavations, n’est cependant pas motivée par l’extraction de minerais précieux, mais plutôt par l’enfouissement permanent de déchets nucléaires provenant de deux centrales finlandaises qui s’étendra de  2020 à 2100, après quoi le complexe sera scellé et devra le demeurer au moins pour les 100 000 prochaines années. Rien de moins.

Au moyen d’une narration lente et calculée, Madsen livre un message désespéré à de futurs visiteurs qui pourraient, un jour, envahir un tombeau que l’on n’aurait jamais dû avoir à construire. Les images, d’une beauté désarmante, sont présentées au moyen d’un montage qui a le rythme d’un poème captivant. Combinées à une bande sonore inspirée, souvent atmosphérique, ces images sont le témoignage émouvant de la vulnérabilité qui caractérise la condition humaine à l’ère de l’énergie nucléaire. La séquence qui fait état du traitement des déchets nucléaires à l’époque actuelle en montrant des images d’un centre de stockage temporaire dans des bassins d’eau accompagnées de la pièce hypnotisante « Radioactivity » de Kraftwerk, est d’une efficacité déconcertante. On fait immédiatement le parallèle avec le célèbre Koyaanisqatsi du réalisateur Godfrey Reggio, sans toutefois sentir que Madsen ait tenté de le reproduire. Il s’agit d’une inspiration ou d’une influence tout à fait judicieuse et appropriée, un clin d’œil nécessaire à l’expression de tout le désespoir, la folie et l’absurdité qui caractérisent cette entreprise.

Onkalo ENG 290306 kevyt 1E INTO ETERNITY: LANGOISSE NUCLÉAIRE

Image tirée du fascicule du site d'Onkalo

C’est à travers les propos des experts qu’il a interrogés (scientifiques, gestionnaires et philosophes) que Madsen expose les problématiques et les dilemmes philosophiques qui sont associés au projet d’Onkalo. Si leurs témoignages se complètent au moment de faire l’historique de la technologie nucléaire et d’énoncer la nécessité de trouver le moyen de disposer des déchets qui en résultent de façon sécuritaire et permanente, ce n’est plus du tout le cas lorsque vient le temps de se projeter loin dans l’avenir et d’imaginer des moyens pour s’assurer que l’intégrité du site ne soit pas compromise par une intrusion quelconque. Doit-on voir à ce qu’Onkalo soit effacé du souvenir collectif, ou alors doit-on s’assurer d’avertir nos enfants que nous avons enfoui des déchets terribles sous leurs pieds? Auront-ils la responsabilité d’avertir leurs enfants à leur tour? Comment peut-on s’assurer que des civilisations futures, pour qui nos langues ne voudront peut-être plus rien dire, comprennent qu’Onkalo ne contient pas de trésors? Doit-on laisser des traces, des signes, des pictogrammes sur le site? Et si ces avertissements avaient pour conséquence d’attiser la curiosité des intrus? Madsen pose ces questions, souvent simples, qui nous brûlent les lèvres et auxquelles les experts ont souvent du mal à répondre.Sans les montrer du doigt ou les démoniser, Madsen parvient à souligner leur embarras avec une humanité sentie. Ces gens, bien qu’ils (plusieurs d’entre eux) travaillent pour une entreprise privée, probablement motivée par des intérêts financiers, s’affairent tout de même à trouver une solution au problème nucléaire. On arrive même à nous faire rire lorsqu’il est question du cadre légal de l’opération. La loi est confuse, inadéquate, complètement déconnectée. Au moyen d’images bien choisies, Madsen réussi à exprimer ce que l’on ressent avec exactitude : bullshit.

Into Eternity fait partie de ces films qui s’élèvent au-dessus du genre et du médium auxquels ils appartiennent, pour se hisser parmi les œuvres qui s’adressent aux sens. Le type de film si bouleversant qu’il impose le silence au générique et encore longtemps après sa projection. C’est une œuvre trop courte (75 minutes) qui m’émeut encore au moment d’écrire ces lignes et qu’il faut voir sur grand écran.

Fichier de présentation d’Onkalo

par Alexandre Paré