On m’a jeté dernière minute au concert d’une apparente légende que je ne connaissais pas, Ahmad Jamal, ce pianiste octogénaire qui pianote plus vite que son ombre avec la vivacité d’un oiseau. Ça se passait dans le cadre du Festival de Jazz de Montréal, au Théâtre Maisonneuve. Malgré mes talents de musiciens, je suis un néophyte en jazz, c’est-à-dire que je ne sais pas tout à fait ce que ces musiciens zélés font, ni comment ils s’y prennent. C’est ce qui me donne le plus envie d’écrire, un truc poétique basé sur la technique la plus subjective d’impressionnisme.
Un concert de Jamal, c’est:
C’est comme un miroir éclaté sur la vie. Ces pièces qui aurait, semble-t-il, pu prendre une toute autre direction selon une loi occulte, viennent de façon éparse et discontinue jeter un oeil sur nos vies. Contrairement à beaucoup de musiques pop — et même beaucoup de jazz remâché et destiné à un divertissement inoffensif, le jazz de Jamal peut se vanter de ne pas représenter une émotion facilement reconnaissable collectivement. Aucune chanson ne nous semble exclusivement triste, comique ou joyeuse. Chaque pièce nous emporte dans une trame imprécise, où aucune réalité palpable n’est touchée de front. L’entrain, le rire, la tristesse, l’amusement et l’indécision font partie intégrante de chaque morceau, et comme dans la nature, seuls l’instant et la communion avec l’intériorité du spectateur viennent définir la véritable essence de la musique.
C’est aussi comme un gros repas lourd et léger à la fois. Le percussionniste Manolo Bradena, le bassiste James Cammack et le batteur Herlin Riley semblent affairés à pétrir la grosse pâte dirigée par notre sujet du jour, à concocter une immense bouffe qui n’arrête pas d’être cuisinée et consommée en même temps. J’ai senti que c’était une nourriture pleine de textures dures et molles. Sucré salé.
C’est une célébration. Au début du concert, on soulignait le quatre-vingtième anniversaire de Jamal, sous une pluie d’applaudissements et une tentative à moitié réussie de lui chanter Happy Birthday. L’instant était toutefois mignon, et l’intéressé ne semblait pas le moins du monde gêné par les fausses notes.
Ce sont des petits cris soudains créés par la femme devant moi, comme un enchantement soudain à la fin des pièces, comme si elle comprenait avec stupéfaction la perfection dans ce truc éminemment mystérieux. Il y a déjà longtemps que le jazz, à l’origine une musique marginale, s’est pourvu de ce cachet intellectuel, et plaît, avouons-le, à des foules un peu plus éduquées, un peu plus érudites, ou du moins faisant semblant de l’être. Mais cette foule est aussi une foule ouverte à l’expérience d’une certaine transe qui demande un effort un peu plus soutenu que celle d’un concert rock, ou de Lady Gaga, qui nous en met plein les yeux. Rappelons-nous le: le jazz, comme la musique classique, ne se contente que d’instruments acoustiques amplifiés par de simples microphones, et n’affirme son existence que par la virtuosité exprimée par les membres du corps, et l’esprit qui va avec. Étrange que ce soit ces actes dénudés qui attirent le snobisme…
Ce sont des hommages. Jamal se permet régulièrement d’étonnantes variations sur ses propres thèmes, qu’il coupe abruptement avec des clins d’oeil à la musique arabe, au classique, au baroque, à la pop. Mais ça demeure des clins d’oeils, audacieux coups de poing sur la table d’une musique qui est déjà loin d’être prévisible. Le concert se termine avec une fantaisie vocale du fabuleux percussionniste Manolo Bradena (ex Weather Report), qui s’enflamme sur des soubresauts arabisants. C’est aussi la virtuosité du batteur Herlin Riley et du bassiste James Cammack, qui chacun leur tour viennent prendre la vedette avec leurs propre feu, obnubilant ce Théâtre Maisonneuve plein à craquer.
par Félix Dyotte / photos par Josh Martin








