On était en droit de s’attendre à 90 minutes d’une bouillie de clichés sur la famille dysfonctionnelle de la part de Down Terrace, le 12 juillet dernier, lors de sa seconde représentation à Fantasia. On aurait également pu s’attendre à une énième variation sur le thème de la vie criminelle.
Ben Wheatley, réalisateur et co-scénariste d’un premier long-métrage, aura plutôt fait le pari courageux de nous laisser entrer dans l’intimité d’une famille de criminels au moment de son implosion. Il s’agit d’une remise en question audacieuse et pertinente de la saga criminelle au grand écran, un effort conscient visant à s’éloigner des conventions associées au genre et à le ramener à une échelle humaine.
Tout juste sortis de prison, Bill et son fils Karl (Robert et Robin Hill, père et fils aussi hors-caméra) se donnent pour mission de démasquer l’informateur qui les aurait envoyés au bagne. L’enquête improvisée n’est autre chose qu’un prétexte à l’expression la plus violente de la psychose et la paranoïa du fils, de son père et de sa mère. Down Terrace est aux antipodes des Goodfellas, Godfather, Scarface et autres films de gangsters et rejoint plutôt les rangs de la trilogie Pusher du Danois Nicolas Winding Refn.
Le crime n’est pas glorifié, pas plus qu’il n’est dénoncé, d’ailleurs. Il existe, à la fois de façon anonyme comme un gagne-pain (on ne saura jamais vraiment à quels types d’activités criminelles s’adonne la famille et on s’en fout éperdument), et à la fois comme une manière raisonnable de retrouver la quiétude au sein de l’unité familiale, au risque de la voir se consumer d’elle-même. Les meurtres s’accumulent de façon inventive et la violence, tant verbale que physique, est justifiée par une tension soutenue et livrée avec humour.
L’approche documentariste, motivée d’avantage par les restrictions budgétaires que par la direction artistique, permet au spectateur de s’introduire dans l’intimité du clan, d’être témoin de son humanité et de sa vulnérabilité, de sorte que la famille des protagonistes, aussi névrosés soient-ils, demeure presque tout à fait normale. En somme, on a un peu l’impression de regarder un épisode de l’émission belge Strip Tease… avec beaucoup plus de sang. La relation de Karl avec ses parents nous rappelle qu’en présence de nos parents, nous ne serons toujours que des enfants. Dans les situations les plus anodines, Karl se transforme rapidement en un enfant de 6 ans pour qui la Terre doit s’arrêter de tourner. Sa frustration de ne trouver aucune photos de lui dans les albums de famille (les films étaient trop dispendieux à l’époque, dixit Bill) et de voir que le chien, lui, s’y retrouve plus d’une fois, s’éteint rapidement lorsqu’il croit voir son pied sur l’une d’elles.
C’est ce type d’humour pince-sans-rire qui teinte le film du début à la fin et qui le dégage d’une lourdeur appréhendée. Robert Hill (aussi co-scénariste du film), dans le rôle du père, philosophe monstrueux, livre une performance impeccable et les lignes qu’il nous sert sont plus exquises les unes que les autres dans leur candeur réflexive: «You’re only as good as the people you’re with» ou encore «You know, that’s what dads do, they die.»
Tourné avec les moyens du bord, en une semaine à peine et avec une équipe restreinte, Down Terrace impressionne par la justesse du jeu de ses interprètes, le réalisme de sa réalisation et la profondeur de son écriture. Ses qualités font de lui un exemple de réussite du cinéma indépendant dans le sens le plus strict du terme (à ne pas confondre avec le indie hollywoodien), si bien qu’il figurera sans doute dans le top 3 des meilleurs films de plusieurs amateurs de l’édition 2010 du festival Fantasia.
par Alexandre Paré








