Toujours en blitz promotionnel pour parler des Amours Imaginaires qui vont bon train, Xavier Dolan et Monia Chokri, entre deux Q&A, aiment parfois s’éterniser sur le fond de l’histoire. Une première de trois parties d’un long entretien enregistré en terrasse et reproduit sur votre écran. Des mythes fondateurs aux allusions quétaines, nous nous sommes entretenus à trois sur les grandes idées de l’amour.
Comme une petite auto qui démarre, l’entretien s’est amorcé en petits efforts mutuels et recherches titubantes d’une ligne directrice, quelle qu’elle soit. Et le fameux réflexe de la mise en abyme n’a pas manqué à l’appel: nous nous sommes entretenus sur les entretiens.
Monia: L’important, c’est que le public ait des sentiments par rapport au film; ce n’est pas de savoir quelle était la marque de ma robe dans telle scène, ou pourquoi on a choisi telle musique à tel endroit.
Xavier: …quand au coeur d’une entrevue, on dérive lentement vers une conversation plus artistique, quand au lieu de parler du film on finit par parler de cinéma.
Mais la conversation a suivi son cours imprévu, et plutôt que de parler de cinéma, on s’est emballé — encore et toujours — sur l’amour. Et aussi, par besoin de mieux l’identifier, sur ce qui n’est pas l’amour.
X: Le premier film (J’ai tué ma mère, 2009) était sur l’amour adolescent. Cette fois-ci (Les Amours imaginaires, 2010), on assiste à un amour un peu plus «jeune adulte», pas à un amour familial. Un amour impossible encore. Le troisième (Laurence Anyways, à paraître) sera aussi là-dessus, mais c’est un amour plus mûr, c’est un amour adulte.
M: Le film se passe entre jeunes adultes, mais c’est un sentiment qu’on peut tous éprouver, et on l’a ressenti dans les commentaires de gens qui étaient beaucoup plus vieux.
X: J’ai des amis qui, sous des apparences de simplicité, ont un problème de compétence avec l’amour. Ce sont des absolutistes de l’amour: des gens qui ne recherchent pas les one night stands ou les feux de paille, des gens qui adhèrent à une définition de l’amour vraiment plus pure. J’imagine que les moments de passion doivent être plus rares et leur procurer énormément de satisfaction. Les grands moments de recherche sont plus ardus que les amours de neuf à cinq.
Pour beaucoup de monde, il y a cet absolutisme de l’amour qui reste toujours là, et qu’on reconnaît plus ou moins comme une chose de laquelle il faut se distancier.
M: Le problème, c’est qu’on est toujours coincé avec notre éducation, par rapport à l’amour. On nous vend toute notre enfance un amour absolu. Les contes avec lesquels on berce les petites filles, c’est Cendrillon, La Belle au bois dormant, Blanche Neige; des trucs extrêmement bonbon qui donnent l’impression que l’amour est passionnel toute la vie, et unique. Il faut donc trouver la personne idéale, et qu’avec elle on vive une passion infinie jusqu’à cent ans.
X: Une passion pour laquelle on sacrifie beaucoup de choses aussi. Il y a toujours une notion où on doit se consacrer à quelque chose. L’amour n’est pas un sentiment complémentaire.
C’est comme si l’amour était un but ou une activité.
M: Une finalité.
X: Et on ne peut pas parler de ces choses-là aujourd’hui, c’est vu comme quétaine. Des gens nous l’ont dit. Quand on regarde le film, on éprouve des sentiments qu’on ne se donne pas le droit d’éprouver quand on est en couple. Ça soulève des interrogations qu’on préférerait ne pas avoir.
Toi, tu l’as fait vraiment hardcore dans ce film-là. Ça va loin. En amour, vous êtes comme des enfants.
M: Ça traite de tout ce qui tourne autour de l’amour, et non pas de l’amour lui-même. On est dans la déception, dans la passion, dans la tendresse, dans la sexualité…
X: Dans l’attente.
M: Dans la solitude.
X: En fait ce film-là, c’est tout sauf l’amour. C’est un film sur l’amour périphérique.
Dans le film, Nicolas (Niels Schneider) est l’objet de cet amour mort-né. Croyez-vous que s’il s’était montré réceptif à cette fascination qui est tombée sur les deux autres comme un éclair, un amour réel et viable aurait été possible?
M: Non, parce que c’est de la cristallisation.
X: Sans notion d’impossibilité, sans notion de difficulté, il n’y a pas un choc amoureux aussi grand. Les personnages sont en amour avec un concept. C’est l’indifférence, la distance, l’inaccessibilité de Nicolas qui en fait un sujet potentiel et un sujet intéressant. S’il avait été un tantinet disponible, un candidat volontaire, je ne pense pas que les personnages auraient sombré dans la même…
M: Il n’y aurait pas eu de film.
X: C’est ça, donc, n’en parlons pas.
M: Je veux revenir sur cet amour qui, dans notre éducation, nous paralyse: on ne nous apprend pas non plus à être seul dans la vie. On glorifie beaucoup le couple, et dès que quelqu’un est seul, on essaie de le matcher. On a de la difficulté avec le concept de solitude, comme si c’était une tare ou un problème d’être seul, alors que c’est peut-être les moments où on se réalise le plus.
X: Quand on est en amour, on a tendance à occulter les autres, à occulter l’environnement: on s’abandonne.
M: Ça rend notre génération un peu handicapée, parce qu’on est pris, médiatiquement, entre des images fortes de gens forts et seuls, comme dans la culture pop. Lady Gaga, ou par exemple la chanson Single Lady de Beyonce nous présentent une image sexuelle forte et une image d’indépendance, mais en même temps on éduque les enfants à un amour impossible.
Ces images fortes ne concernent plus l’amour, n’offrent aucune possibilité de vrai amour. Et, une fois séduit par ces images, si on rencontre la possibilité d’un amour de complicité, ou d’un amour qui relève d’une vraie rencontre entre deux personnes qui se respectent et s’admirent mutuellement, on se retrouve vite déçu ou emmerdé ou ennuyé, et on se dit «Ah mais non, ce ne doit pas être ce que je cherche.»
M: Ce qu’on appelle quelqu’un qui ne nous «drive» pas assez, finalement. Mais c’est quoi «driver»? C’est se faire chier, se faire du mal, se faire souffrir?
X: Quand on vit ça, c’est un poison violent, c’est une intoxication. Finalement, c’est assez désespérant, parce que c’est un peu «With or Without You».
M: Tu sais la phrase de Jean Leloup: «Je ne peux vivre sans toi et je ne peux vivre avec toi»…
C’est drôle, on a passé de Serge Gainsbourg à U2 à Jean Leloup en trois secondes.
M: Parce que c’est dans notre imaginaire. Comme cette scène de Woody Allen dans Husbands and Wives où il parle de cette femme, l’amour de sa vie. On la voit une demi seconde, et il finit par dire qu’elle s’est retrouvée dans un hôpital psychiatrique et qu’elle était folle. Mais ça reste son image figée d’amour absolu. Les gens à qui on pense le plus dans nos histoires d’amour, c’est les gens qui nous ont vachement fait souffrir.
X: Il y a une phrase que j’aime beaucoup: «Le souvenir du bonheur n’est plus du bonheur, le souvenir de la douleur est encore de la douleur.» (Lord Byron) Et comme on recherche des sentiments qui résistent et qui survivent au quotidien…
Et la nostalgie, parfois c’est lorsque le souvenir de la douleur se transforme en souvenir de bonheur. Les moments passés avec ces gens qui nous ont fait souffrir, deviennent plus merveilleux que nature, simplement parce qu’on s’ennuie et qu’on est insuffisant.
M: Jean-Pierre Léaud, dans une des premières scènes de La Maman et la putain, parle à son ex copine et lui dit (je paraphrase): «Je ne veux pas cesser de souffrir, parce que le jour où je vais cesser de souffrir, je serai devenu un autre. Et ce jour-là, on ne pourra plus jamais se retrouver.»
À suivre…
par Félix Dyotte
photos par Rodolfo Moraga / maquillage et coiffure par maina.ca avec Make Up For Ever & TRESemmé









