Sharon Jones a la science infuse: celle de la soul. Mercredi passé au National, en plus de nous donner une sérieuse leçon de soul de deux heures, elle a aussi donné des conseils de baise… et un atelier de danse en groupe.
21h30 au Théâtre National mercredi passé. Les filles ont sorti leurs paillettes, même les gars ont des étoiles dans les yeux, tout le monde attend Miss Jones. La foule s’ébroue. Un peu avant 22h, six des neuf Dap-Kings montent sur scène. Les cuivres pompent l’air, le guitariste s’emporte, Sharon is in the house mais pas en vue nulle part. Après quelques instrus des Dap-Kings qui se gâtent avant que la vedette ne leur soit dûment volée, la voilà: «Please welcome, the incredible, the wonderful, the unique dynamo of soul that is… Miss. Sharon. Joooooones!»
Les épithètes défilent comme le font les pas de danse effrénés de la quinquagénaire. Née le 4 mai 1956 à Augusta en Géorgie, Jones aurait très bien pu faire partie de la constellation de stars issue de l’ère funk-soul des années 1970. Le sort en a voulu autrement: déménagée à Brooklyn adolescente, tout en chantant le gospel à l’église de son quartier, elle joint des groupes amateurs dans l’espoir de gagner de petits concours locaux et fait une fixation sur James Brown qu’elle imite à cœur joie, mais rien ne débouche à part quelques contrats de choriste. Elle devient agente dans un centre correctionnel de la région avant de conduire des trucks en acier trempé. On l’imagine chantant en faisant la vaisselle, en se rendant à la jobbe, en barrant des cellules et en rigolant avec des détenus particulièrement sympas…
Ce n’est qu’en 1996 qu’on s’intéresse finalement à la force de la nature qu’est Miss Sharon Jones, remarquée dans ses fonctions de choriste auprès de Lee Fields à l’âge de 40 ans.

Une petite boule de femme capable de te propulser une chanson avec l’énergie du désespoir, de l’amour, de la vie et de la mort tout en même temps, c’est ça Sharon Jones. Ça, en plus de faire le funky chicken avec un side de mashed potatoes, un peu de boogaloo et ainsi de suite, danses d’une autre époque qui nous font sentir vraiment très pognés, avec nos girations de base agrémentés de sautillements sur-place. D’ailleurs si vous n’aviez jamais vu les vidéos instructifs de James Brown, ça peut vous donner une idée du répertoire de Jones.
Ceux qui ont déjà vu la Miss savent déjà qu’une grande partie de son charme est mis en valeur par ses interactions avec le public. En plus d’éventuellement inviter une dizaine de nanas à participer à un dance-off amical avec elle, elle invite de jolis jeunes hommes à se frotter aux grooves de son backing band tout en tatant des franges de sa robe. Puis, elle lance un appel à tous: «I need a young man – a very, very young man».
La brindille pas achevée en question, un mec de Concordia ou de McGill sans doute, bénéficie des conseils de Sharon, qui lui susurre comment s’y prendre avec sa blonde pour la liquéfier de désir. «Slow down», qu’elle répète, imperturbable.
Fais ce que je dis, pas ce que je fais: Jones n’a pas ralenti la cadence, entre ses ballades poignantes, ses poussées vocales de diva généreuse, et ses stepettes à couper le souffle. Son interprétation du soul train, où s’enchâssent une demi-douzaine de danses et de mélodies à l’intérieur d’une même pièce, était sans conteste le clou de l’affaire. Après ça, vraiment, tout peut arriver.
Une vraie leçon de soul pour les p’tits délavés blasés que nous sommes, règle générale. Une musique d’expression totale qui incite le respect, celui de l’âge, de la différence, de l’expérience et de la persévérance aussi. La soul, c’est le courage d’avouer ton amour à quelqu’un qui ne veut pas nécessairement de toi, tout en sachant garder la tête bien haute et le pied dansant.
par Evelyne Côté / photos Rodolfo Moraga









