Quiconque est passé par la décennie soixante-dix sait très bien que le rock progressif a atteint ses sommets il y a déjà plus de 30 ans. Les bacs remplis de disques vinyles délaissés l’attestent – les Yes, Genesis, Emerson Lake & Palmer (ELP) et Jethro Tull abondent chez les disquaires.
Ce genre musical a néanmoins marqué toute une génération et c’est à cette dernière – ainsi qu’à sa progéniture – qu’Aymeric Leroy s’adresse dans Rock Progressif. Ce nouveau livre des éditions Le Mot et le Reste constitue une apologie du prog. Inévitablement, c’est avec force qu’il s’impose.
Définir le rock progressif est pour plusieurs une tâche insurmontable. Ainsi, Leroy insiste pour établir un « centre de gravité stylistique » à partir duquel il est possible d’évaluer le degré de «progressivité» d’un groupe. À ses débuts, le prog est l’antithèse de la musique commerciale. On laisse alors tomber couplets et refrains afin de laisser place à de longues envolées musicales sans compromis. Ces dernières reposent sur une instrumentation complexe et un savoir-faire technique et théorique. Ici apparaît l’idée d’une musique savante; le rock progressif se veut évolutif (Leroy dit qu’il est aussi maximaliste).
Tout cela est une affaire de groupe. Leroy dépeint le genre musical dont il est question ici, comme un projet utopique collectif à l’intérieur duquel des individus et collectivités s’accomplissent. Selon l’auteur, l’intérêt que portent les musiciens progressifs au jazz et autres formes musicales non-commerciales témoigne du caractère inclusif et communicatif du prog. Ce dernier, de par son opposition à la pop, manifeste clairement l’espace politico-musical qu’il souhaite occuper. Leroy insiste sur l’idée que le prog appartienne à la contre-culture des années soixante-dix et que sa chute résulte d’un réalignement mercantile de l’industrie et de la critique au début des années quatre-vingt : «En porte-à-faux avec cette nouvelle idéologie ambiante qui érigeait en dogmes la dérision et la superficialité et faisait de la prétention (supposée ou avérée) un péché infiniment plus grave que l’ignorance ou l’inculture, le rock progressif n’avait clairement pas sa place dans le paysage culturel de la nouvelle décennie.»

King Crimson: In The Court of The Crimson King, 1969
Le rock progressif démarre pourtant en grande pompe en 1969 avec la parution du premier album de King Crimson. À ce groupe et à ceux mentionnés ci-haut, il faut ajouter entres autres Van Der Graaf Generator, Gentle Giant et Caravan. Tous s’inspirent de la période psychédélique et blues-rock de la deuxième moitié de la décennie soixante. Ces groupes puisent dans les albums phares lancés par The Beatles, The Who, Cream, Jimi Hendrix, Pink Floyd et Soft Machine. Le rock progressif est sans équivoque un phénomène anglais.
Leroy réside en France et baigne dans le prog depuis des années. Auteur d’un livre sur Pink Floyd, il administre également un site dédié à la scène de Canterbury d’où proviennent plusieurs des groupes clés du mouvement. Il écrit avec assurance et d’un ton opiniâtre. Dans son préambule, Leroy érige les fondements sur lesquels il base son argumentation. Il sait anticiper la critique et négocier. Le prog n’est pas un art passif et ce livre en est le reflet: impossible de lire Rock Progressif sans réagir.
C’est donc un livre bourré d’arguments et d’opinions que nous présentent les éditions Le Mot et le Reste. Une apologie du prog qui repose sur une trame narrative solide. À l’occasion, Leroy se permet de bousculer la chronologie afin de mieux cerner certaines thématiques ou régions géographiques. C’est un travail énorme qui nécessite plus de 400 pages. L’auteur survole un large territoire et on le sent parfois surmené (sa voix devient alors moins insistante).
Toujours est-il que Leroy réussit à dresser un portrait assez complet du genre. La France (Gong et Magma), l’Italie (Le Orme et PFM), l’Allemagne (Nektar et Grobschnitt) et le Canada (les inévitables Rush et Saga) se méritent plusieurs mentions. De nombreux autres pays figurent dans le livre. Leroy alloue même un court chapitre au rock progressif québécois (ce survol éclair passe d’Harmonium à Conventum en étirant quelque peu les années de la Révolution Tranquille).
Dans tous ces pays, ainsi qu’en Angleterre, le prog finit par se heurter à des contextes politiques et économiques défavorables à la musique savante. Une part de responsabilité repose toutefois dans le camp des groupes monstres de la scène rock progressive. Élitisme, dérive idéologique, manifestations métaphoriques démesurées (autant d’un point de vue logistique que financier) et auto-sabotage expliquent en partie les années sombres du prog.
Par souci de cohérence, Leroy ne s’attarde pas trop sur les attaques dirigées contre les «mastodontes progressifs». Le chapitre prog vs punk est particulièrement décevant. Leroy se contente de citer Ian Anderson, leader du groupe Jethro Tull, qui ne voit dans cette polarisation qu’un léger conflit de génération: les punks sont des gamins et son public est d’âge adulte et donc moins disposé à acheter des disques et assister à des concerts. Pourtant la critique punk est valable. Les excès du rock progressif le placent en opposition au punk et au hardcore américain qui se veulent plus accessibles, spontanés et subversifs.
Leroy note pertinemment que les longues pièces épiques associées au rock progressif permettent une critique de la pop radiophonique et de ses «carcans temporels.» Que dire alors des pièces de 28 et 34 secondes que proposent des groupes tels Wire et Rudimentary Peni?
Présenter une apologie du prog est un travail ingrat mais Leroy l’accomplit avec courage et assiduité. Tout compte fait, Rock Progressif est un livre fort intéressant. Suffisamment du moins pour encourager le lecteur à compléter sa collection de disques vinyles (ou de 8-pistes). Le rock progressif est peut-être dans une impasse mais il existe toujours bien dans le temps. Sortez vos tables tournantes et allez sillonner ses longues plages.

par Eric Fillion / pour en lire plus machinemusic.org










