LEVER L’ENCRE

Alors que la musique hip-hop s’homogénéise afin de mieux se dissoudre dans la culture pop des années 2000, un rappeur, français par surcroît, s’y inscrit à contre-pied, puis à contretemps.

Émancipant sa plume du vocabulaire classique de la rue, extirpant sa musique du cloisonnement des machines, Oxmo Puccino apparaît aujourd’hui à 36 ans et cinq albums comme l’un des rares artistes hip-hop auquel l’on peut attribuer une œuvre.

Une œuvre parce que c’est dans l’art qu’elle grandit et s’épanouit, plutôt que dans le mercantilisme trivial et vulgaire dont le genre souffre trop souvent. Une œuvre parce que, bien que ponctuée de nombreux points de mutation, c’est bien par le souffle d’une formidable continuité, d’une cohérence, auxquelles il reste fidèle depuis le début que son succès actuel est entièrement tributaire.  Une œuvre parce que, comme les grands auteurs avant lui, elle raconte son histoire sans pourtant lui tirer le portrait.

Son talent singulier, mariant à la fois le dynamisme du livré américain et la narration littéraire si française, éclata au grand jour sur le morceau au titre annonciateur de «Pucc Fiction».  Tout y était déjà: l’observation vivide d’un quotidien dur et cruel, rendu dans la liberté et le velours que seule la poésie permet.  Mais cette alchimie en était une collective, au centre même des liens qu’entretenaient les membres de l’écurie-phare de l’époque, l’étiquette Time Bomb.

«C’était les derniers temps de la vie de camarades.  On vivait ensemble, entre potes, entre amis.  J’étais souvent chez Hill G, qui avait une maison spacieuse qui pouvait accueillir quelques amis.  Nous nous rencontrions souvent là-bas.  Nous partagions une passion du rap américain qui était viscérale et qui remontait à longtemps.  Nous avions la chance d’être quasiment bilingues, lui était trilingue, j’étais bilingue, Booba était bilingue, c’est-à-dire que la plupart des rappeurs de l’équipe étaient bilingues et passionnés de rap américain, mais de rap américain de haut niveau: les textes de Nas, 2pac, Notorious BIG.  Lorsque l’on s’échangeait des anecdotes, c’était souvent des phrases de rap américain, donc, lorsque l’on écrivait, nous ne voulions qu’égaler ces artistes là.  Exprimer de la plus belle façon, de la façon la plus marquante, l’art de la punchline.  Et surtout, être admiratif dans le travail de l’un et le prendre comme appui pour essayer de le dépasser, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on accède tous à une certaine excellence. Si le rap français à cette identité aujourd’hui dont je suis content, c’est qu’elle a toujours dépendu du rap américain. Il y a toujours eu une liaison entre les deux.  Aujourd’hui, il y a une certaine autarcie qui fait que l’on ne doit pas être surpris des résultats de ces jours-là.»

Les réseaux souterrains conquis, l’homologuant au passage comme leur meilleur espoir des années à venir, il est lancé dans la grande arène avec le titre «Mama Lova» issu de la compilation Sad Hill de Dj Kheops.  Une bombe dont la magnitude entrainera la sortie sur la même étiquette, Delabel, de son premier album, Opéra Puccino.  Il y développa avec autant d’aise les thèmes les plus sombres que les plus joyeux avec une profondeur, une intimité qui jusque là échappaient au genre, et ce, des deux cotés de l’atlantique.  La richesse de son propos admirablement traduite par les textures feutrées de la production, rend cette dernière digne de mention encore à ce jour.  Une véritable commedia dell’arte, transformant une musique dite de la rue en un art des grands boulevards, auquel tous peuvent s’attabler pour réfléchir, rire et pleurer.

«Les fictions, c’était le seul moyen que j’avais de me faire valoir autour des pontes du rap qu’étaient les Booba, Hill G, Hifi et compagnie et aussi parce que ça ne se pratiquaient pas beaucoup.  Surtout, c’était une bonne manière de contourner la censure, de pouvoir raconter des choses incroyables, vraies ou pas, mais qui renvoient à quelque chose que l’on peut vivre, qu’on peut quand même accepter parce que cité d’une manière romanesque. C’est là que j’ai peu à peu compris l’importance de la forme, comment apporter la chose.  D’où le titre d’Opéra Puccino. Le masque qui sourit et celui qui pleure, c’est un peu ma philosophie de vie.  Tout prendre et faire avec.  C’est vrai que la fiction permet de rendre une histoire importante, même son histoire, parce qu’une histoire n’est pas importante parce qu’elle est grave, hélas, alors qu’une histoire grave doit être importante.  Ce qui la rend importante, c’est la manière dont elle est racontée.»

Chants de paix en temps de guerre

C’est bien de l’Histoire et de sa lecture, dont les tumultes socio-politiques de la France actuelle font état.  Selon plusieurs prédicateurs philosophiques hexagonaux  hautement médiatisés, c’est à un choc des civilisations auquel nous assistons en direct des trop nombreuses chaînes d’information en continu.  Des mondes, qui semblerait-il, n’auraient rien en commun: ni référent, ni projet d’avenir commun, ou si peu.

Ce climat de tension maintenu principalement par des disputes extra-territoriales pourrait bénéficier d’un négociateur culturel sur le terrain, sachant manier les mots des uns et ayant les expériences des autres.  Oxmo Puccino apparaît comme le candidat tout désigné à faire ce pont aussi difficile qu’essentiel. Après tout, il est clair aujourd’hui que son œuvre bien qu’inscrite dans le hip-hop, en déborde également largement.  Orson Welles disait qu’«un film ne peut être bon que si la caméra est l’œil d’un poète».  Le poète maintenant consacré par l’appellation «Black Jacques Brel», il ne reste plus qu’à mettre son regard sur pellicule.

«C’est la suite logique et c’est ce à quoi je me prépare. À savoir écrire des nouvelles, écrire peut-être un roman, si j’en ai le pouvoir, le temps et la capacité. Écrire un scénario, pourquoi pas un jour. On me propose de jouer dans divers événements d’expression corporelle comme des courts-métrages. Il y a beaucoup de choses que je n’aurais jamais pu exprimer dans ma musique.  Souvent, ma musique est la conséquence de réflexions face à des situations et des expériences. C’est vrai que c’est mon prochain objectif: réussir à communiquer un témoignage qui n’a jamais été fait.  À l’image de la manière qu’on décriait les premiers textes des rappeurs qui décrivaient juste une réalité qu’ils vivaient, dont on a douté.  C’est comme dans «Peu de gens le savent», lorsque je parle de la prolifération des armes dans certains quartiers et qu’on criait au scandale, à la fiction, et aujourd’hui il se passe des choses horribles qu’on ne fait que relater.  Alors que si on avait écouté les artistes à temps, je ne dirais pas que ça aurait sauvé le monde, mais ça aurait peut-être donné des indications sur la suite des choses à donner.»

par Vincent Guimond / photos Raphaël Ouellet / merci aux FrancoFolies de Montréal