DIEU DU STADE

Lorsqu’il était petit et qu’il jouait au soccer nuit et jour, littéralement, avec ses frères dans les terrains vagues de l’humble quartier de Buenos Aires en Argentine d’où il est originaire, Diego Maradona avait déclaré à une caméra que, quand il serait grand, il jouerait à la Coupe du monde, qu’il compterait un but et qu’il achèterait une maison à sa mère.

Et c’est ce qu’il a fait.

À mon humble avis, Maradona est le plus grand joueur de soccer au monde. De 1976 à 1997 le numéro 10 a été plus que Pelé, que Platini, que Zidane, que Beckham. Il possédait un abracadabrant répertoire de buts exécutés avec un panache inégalé. Son jeu ultra-rapide et doté d’une incroyable finesse laissait les gardiens de but pantois et admiratifs. Sans parler des supporters qui devenaient complètement fous. C’est un dieu du stade comme on en fait plus et il y a même en Argentine une église Maradonienne qui célèbre le culte de Diego.

Le documentaire d’Emir Kusturica date de 2008, j’ignore pourquoi il a pris tant de temps à traverser l’Atlantique mais il s’avère que le moment pour qu’il sorte en salle est bien choisi avec cette Coupe du monde qui se déroule jusqu’au 11 juillet en Afrique du sud. Et tous les amateurs de foot vont adorer ce film. Kusturica, qui est Serbe et grand amateur de soccer, fait bien sûr l’apologie de Maradona  mais il montre aussi d’autres aspects de ce remarquable joueur: son implication politique (Maradona est un fervent opposant des politiques américaines et un grand admirateur de Fidel Castro et d’Hugo Chavez) et sa descente aux enfers dans les années 80 et 90 alors qu’il consommait de la cocaïne lorsqu’il jouait en Italie et en Espagne. Maradona avait 47 ans lors du tournage et il parle candidement de ce qu’il a vécu, de la famille (il a deux filles) pour qui il n’était pas là, des excès de drogue et d’alcool qui l’ont conduit aux portes de la mort. Ce n’est pas facile d’être un dieu, forcément. Il dit d’ailleurs que s’il n’avait pas pris de cocaïne, il aurait été encore meilleur, ce qui laisse rêveur lorsqu’on revoit les buts qu’il a comptés en faisant des pirouettes ou après avoir déjoué une dizaine de joueurs adverses. Il aurait pu faire plus encore?

Ce qui frappe aussi c’est le cœur grand comme le monde de cet homme: il a à lui seul exercé la revanche argentine contre l’Angleterre lorsqu’il a compté les deux buts de la victoire de son pays contre les Britanniques lors de la Coupe du monde au Mexique en 1986. Quatre ans auparavant l’Angleterre avait gagné la guerre des Malouines: un conflit où les deux pays se disputaient la souveraineté sur ces îles situées au large de l’Argentine. La domination de Maradona avait été un baume sur le cœur meurtri des argentins et exprime parfaitement la métaphore selon laquelle le sport constitue souvent une soupape civilisée pour des conflits réels.

Maradona est maintenant sélectionneur pour l’équipe de soccer qui représente son pays en Afrique du sud. Il a une tête de vieux gamin attachant et dans le film il avoue s’être lourdement trompé au cours de sa vie, avoir manqué de jugement et avoir fait souffrir inutilement les gens qu’il aimait. Mais il suscite toujours l’admiration à cause même de cette humanité dont il ne s’est jamais départi.

Que voulez-vous, ce n’est pas un saint. C’est un dieu.

Maradona par Kusturica, au Cinéma Beaubien (2396 Rue Beaubien Est) tous les jours midi,  13h50,  19h45 et  21h40, et au Cinéma du Parc (3575 Avenue du Parc) à 19h30.

par MC5