FAUT ÊTRE FAIT FORT

Vendredi soir, au Théâtre La Chapelle, Abé  Carré Cé Carré Compagnie de Création et Pétrus présentent trois chroniques d’Emmanuel Schwartz: Max, Bérénice et Clichy. «Chroniques c’est le fond du baril, là où je me suis retrouvé, face au monstre, mille monstres dégueulasses mais que j’aime», prévient l’auteur en communiqué de presse. Je sais à quoi m’attendre, mais je n’espère vraiment pas tant.

Chroniques est une présentation d’une durée de quatre heures avec deux pauses de vingt minutes: trois pièces en chaîne. N’étant pas marathonienne, je ne suis pas restée jusqu’à la dernière. Passer quatre heures au fond du baril un vendredi soir est une épreuve physiquement impossible à relever, un gros défi pour le public.

Assister aux Chroniques de Schwartz, c’est se faire aspirer dans des univers complètement disjonctés, c’est ne pas avoir une minute pour penser, c’est complètement prenant et émotivement épuisant. Ses chroniques transportent dans un univers sale et chaotique de hurlements incessants, d’instinct de mort, de colère et d’amertume, de cernes de défoncés et de yeux pleins de spray net. Autant insister en poursuivant: zizanies familiales, incestes et viols, amnésie et héroïne, incendies et têtes éclatées dans le miroir des chiottes de l’église. Autrement dit, c’est dense et intense.

La première chronique, Max, est une entrée en matière invitante. La pièce se (pré)-ouvre sur la finalisation du décor par les interprètes à grands coups de peinture en canne, de projection sur les murs et de déroulement de toiles: un beau moment. Max est l’histoire d’un grand mal de vivre général et pourtant éclaté duquel il ne convient pas de faire le résumé. C’est l’histoire d’un poète incompris, et d’un entourage majoritairement héroïnomane qui tend à péter les plombs (cette description est réductrice, mais vraie). Les textes, d’une qualité littéraire indéniable, sont admirablement interprétés par les sept acteurs de la chronique, parfois narrateurs, parfois personnages. La mise en scène est surprenante: des personnages se déversent et se lancent des seaux de peinture et d’eau brunâtre sur la tête à qui mieux mieux, un autre se couvre le visage et le corps de brillants, d’autres se vautrent dans la toile, le papier brun et le ruban jaune. Tout cela est certes très accrocheur pour l’œil. En somme, une bonne chronique, qui assomme et laisse perplexe. On ne sait pas trop quoi penser, pourtant on ne s’est pas ennuyé.

Bérénice: une autre paire de manches. Chapeau à Ève Pressault qui, d’un long monologue sans pause, interprète Bérénice Blafard, jeune femme horriblement tourmentée par les événements de sa vie (horribles eux aussi), qui a deux sœurs qui ne s’aiment pas. Sur une mise en scène beaucoup plus sobre, se résumant à des éléments de décor de base et quelques judicieuses projections visuelles, cette chronique n’est pas plus définissable que l’autre. Quelques citations résument bien l’ambiance générale: «En jaquette ouverte aux fesses, j’ai l’air d’un deltaplane qui s’écrase dans le métro», «Ça fait donc mal tomber dans le monde/parce que mon monde est crissement stone/mon monde est crissement fucking stone», «Un bébé ça me fait penser à la mort, parce que quand tu nais tu meurs pis quand tu meurs tu chies.»

Presque inerte de tant d’émotion noire en rafale, j’ai abandonné le projet de rester jusqu’à la fin du spectacle lorsque j’ai lu le descriptif de Clichy: «Clichy, c’est noir, ça pue la mort, sa potentialité, la décomposition. On essaie d’y voir clair, mais on se frappe aux murs de béton, et le goudron nous coule des yeux. Putain. Impossible de nommer l’innommable, la chute.»

Il y a des limites à la catharsis.

Dernière supplémentaire au OFFTA aujourd’hui 6 juin à 13h30 au Théâtre La Chapelle.

par Christine Berger