DE L’OPIUM À LONGUEUIL

J’ai su qu’il y avait quelque chose de gros qui se tramait quand mon coloc jock, qui en 2005 écoutait encore ses disques de Morcheeba en malade, s’est approprié ma copie de Funeral.

«Man c’est trop bon ça, Ev! Pis ils ont une toune, ‘Alex’, c’est mon nom!» Il l’a écouté jusqu’à ce que je m’écœure de l’album (et de lui), mais c’était quand même mieux que du trip-hop mou. J’ai délaissé le disque, au demeurant lourdement scratché par ledit coloc, mais de toute façon je n’avais plus besoin du cd: Arcade Fire jouait partout. Chez les amis ou la famille, dans la discothèque ou le bar, le resto ou le 5 à 7… partout.

Puis, le groupe a multiplié les méga apparitions (avec Springsteen, Bowie) ainsi que les intimes; des gens autrement très raisonnables perdent toute contenance quand on leur parle d’un concert secret d’Arcade Fire.

Toujours est-il que le groupe fait très peu de compromis, et pourtant rejoint des tonnes de strates, de monde, de styles différents. On l’a vu mercredi, au milieu d’une majorité de 20-30 ans sans doute venus de l’île, se postaient des bandes d’ados jacassantes et des baby boomers à coton ouatés et casquettes. 10 000 personnes en tout.

«J’espère que vous n’avez pas trop eu de mal à trouver du parking!» a lancé Win entre deux chansons. Reste que c’est pas mal Montréal qui s’est déplacé en métro pour aller voir le concert là-bas. D’ailleurs en regardant le show, on s’est demandé ce qui, de ce groupe porté aux nues, attirait tant nos papas, nos tantes et nos anciens colocs décalés (autrement dit, pas les gens les plus mélomanes ni curieux au monde) autant que les résidents du Mile-End à l’affût des nouveautés. Au risque de répéter des évidences, la musique de Win et Regine est hyper mélodramatique, parfois un peu angoissante… certainement catharsique. Mais entraînante, grand public? Sans vouloir insinuer que leur répertoire n’est pas digne de l’attention dont il profite depuis quelques années, on aurait dit que l’événement Arcade Fire dépasse la musique d’Arcade Fire.

En investissant le parking de la Place Longueuil hier, le groupe a peut-être planifié un coup de marketing efficace, mettant de l’avant ce qui lui reste de son côté franc-tireur indie, ainsi que son côté grand public. Mais en voyant les musiciens s’activer sur la petite scène de fortune, à recréer des nouvelles pièces de The Suburbs entre deux tubes tirés de Neon Bible et de Funeral surtout, on a senti leur vulnérabilité. Faire un concert extérieur gratuit dans un endroit excentré, c’est se soumettre aux imprévus, et pour ça chapeau.

Bon, ce qui est plate, c’est que quand tu assistes live à des premières chansons, tu ne peux pas peser sur repeat, histoire de te familiariser. Ça passe vite, et tu n’es pas certain de ce que tu as entendu. Mais pour le groupe, c’est un gros test important, et nous étions de joyeux cobayes. D’où la colère visible de Win Butler lorsqu’au beau milieu d’une primeur il a des problèmes avec son fil de guitare. Une primeur, ça ne se répète pas (ils avaient bien sûr joué précédemment à Sherbrooke, mais on n’y était pas). En tout, deux pièces jusqu’alors inconnues nous ont solidement accrochées, dont Rococo; deux autres sont à réécouter; et une ballade pianotée à la Elton John nous a carrément exaspérés.

C’est grisant de regarder un band à l’esprit rassembleur qui se défonce sur scène. Mais cette ambiance de rassemblement, lorsqu’on s’attarde à la foule, a un côté gênant. C’est bien personnel l’appropriation de la musique, et en se passant des canettes de bière sur les hits de Funeral dans une ambiance premier trimestre 2005, on se sentait ti-cul d’une façon frissonnante. Les mélomanes plus cérébraux présents avaient quand même de quoi se plaindre de ne pas entendre les violons et de trouver les voix trop fortes, mais en plus du goût du risque, c’est ça aussi, les concerts de stationnements de centres d’achat.

par Evelyne Côté, puis Félix Dyotte / photos par Rodolfo Moraga