Sur internet, il se présente à nous en maillot, sur le bord de la plage, en train d’aborder des thèmes intimes à deux filles qui s’en foutent, et fait un grand cinéma de son album et de son cheminement de vie. Comme semblent le faire les médias qui s’agitent autour de lui, Arnaud Fleurent-Dider fait apparemment grand cas de son album La Reproduction.
Les petits Québécois que nous étions se bidonnaient devant ce nom qui sonnait si typiquement français à nos oreilles, et supplantait d’un coup Didier Dumoutier en terme de «nom idéal parisien». Intéressant, car la question de l’identité francophone, française, parisienne s’est naturellement installée dans la conversation que j’ai eue avec Arnaud Fleurent-Didier, cet homme qui a choisi de garder ses deux noms de famille et se soucie de son héritage. De passage à Montréal pour sa première fois, on s’est installés sur le site des Francofolies, où il se donnait en spectacles à deux reprises, notamment pour une première partie de Pierre Lapointe. Voilà , je commence tout sec:
T’es parisien?
Oui. Mais parce qu’en France, quand tu dis que tu es parisien, tu fais partie d’un clan. J’évite de dire ça. Je suis parisien depuis que j’ai 13-14 ans, mais je suis pas un vrai parisien. J’aime pas que les Français pensent que je suis un vrai parisien parce que sinon le disque est parisianiste. J’ai envie que les gens reçoivent les chanson de manière simple. Après, c’est vrai que je cite des noms de rues de Paris, de quartiers de Paris, et tout ça – j’y vis, quoi.
Crois-tu que malgré toi, tu seras associé à une scène parisienne?
Je pense que oui. En France, en tout cas. Dès que je passe la frontière, dès que je vais à Bruxelles ou ici, tout le monde s’en fout.
Que faisais-tu avant La Reproduction?
J’avais un groupe à guitares au lycée. Je faisais que de la Brit Pop, et vers vingt ans, j’ai commencé à écrire des chansons en français, direct. Un journal nous avait baptisé Notre Dame, et on a exporté au Japon assez vite. C’était vraiment le petit rêve indé. C’était à un moment où l’électro, la French Touch explosait – nous c’était tout petit, ça n’avait rien à voir. Le premier label que j’ai monté après s’appelait justement French Touche, avec un e à la fin, pour dire que la French Touch, merde, il y a pas que ça, quoi. Y a pas que le beat, même si j’adore.
C’est rare en France des gens qui flirtent avec le rock et l’électro tout en demeurant francophone. Il y a des clans en France où si tu chantes en français, tu es chansonnier, et si tu chantes en anglais, tu es cool.
C’est tout à fait ça, mais on est mûr pour changer, là . Disons que ça fait dix ans que c’est comme ça. Il y a quinze ans, on avait pas le droit de chanter en anglais, il y a dix ans avec le début de Phoenix, Daft Punk, Air et tout ça, c’est devenu naturel de chanter en anglais, et aujourd’hui, les Air rêvent de chanter en français. C’est plus un tabou, c’est plus un problème. Par contre, j’ai fait plein d’interviews où on me dit «Mais pourquoi tu chantes pas en anglais?»
J’ai l’impression que tu as une grosse attirance vers la pose Nouvelle Vague des années 60, et je suis certain qu’on te le dit tout le temps.
C’est comme Gainsbourg. Beaucoup de gens m’ont dit au début «Ouais, tu adores ça». Serge Gainsbourg, je trouve ça très très beau, les arrangements, ses chansons, mais ça ne me touche jamais. Ça me fait pas rire, ça me fait pas pleurer, j’ai pas ce que peut m’apporter une belle chanson française d’habitude. Gainsbourg, ça me fait un effet pop music. Mais je reconnais qu’il y en a dans ma musique, parce que j’ai tellement entendu, et la production est tellement super belle.
La Nouvelle Vague, je la connais par coeur, je croise ses héritiers tous les jours, mais je n’ai pas de fascination totale pour ça.
Dans «Je vais au cinéma», justement, tu dis que tu vas voir n’importe quoi au cinéma.
Oui! C’est pas tout à fait vrai… Hier je suis allé voir le film de Xavier Dolan, parce qu’il y a un bon buzz à Paris sur lui. Ça me fait penser à un bon Christophe Honoré, quoi. Christophe Honoré, c’est un cinéaste français qui est vraiment pourri, insupportable. C’est les tics de la Nouvelle Vague, sans l’écriture de Xavier Dolan. Je trouve qu’il y a une vraie écriture… Il y a des filtres de couleur sur les scènes d’amour, comme dans Le Mépris. Il y a toutes ces références à la Nouvelle Vague, mais il va plus loin. Et il y a un sens de la comédie. Et il y a du Wagner. Bravo pour ce film.
Qui sont ces deux filles qui t’accompagnent dans ton court film? C’est vraiment des musiciennes qui t’accompagnent sur scène?
Oui oui! C’est pas des top models. En fait j’ai fait mon disque tout seul. Les Francofolies de La Rochelle qui m’ont invité à venir jouer l’année dernière, j’avais pas de groupe. Dorothy et Milo, elles avaient un trio avec un copain, et elles arrêtaient. On a commencé à jouer ensemble tous les trois. Maintenant on a un batteur, et un clavier. Il faut qu’on soit au moins cinq maintenant.

Stéphane 'Alf' Briat
Donc, sur l’album tu as tout joué, et tout réalisé?
Oui, mais Stéphane ‘Alf’ Briat a beaucoup de mérite. C’est un grand nom du mix à Paris. Il est hyper simple. Il a donné son ton au disque. Un ton naïf. Je fais tout dans une espèce de bricolage qui n’est pas très pro, alors ça peut sonner de mille manières différentes, tu peux déguiser les chansons et faire croire que c’est Phoenix. Et lui a choisi une autre option. Je lui dois beaucoup, et si tu voulais mettre sa photo…
Le thème de l’éducation est très présent dans ton album…
Non, pas plus que ça…
Es-tu déçu de l’éducation que tu as reçu?
Non. C’est pas une déception. J’ai le sentiment que le défaut de la chanson «France Culture», c’est qu’on peut la prendre comme une accusation envers la génération des parents. Mais en fait c’est aussi une chanson bourrée de tendresse. Mes parents, ça, ils ne l’ont pas compris. C’est une chanson qui pourrait leur faire regarder leurs propres parents. J’ai des parents vaguement soixante-huitards, mais eux ont eu des parents gaullistes, qui étaient super trash. Ils ont dû enterrer tout ça avec mai 68, alors ils étaient très critiques. Moi je le suis beaucoup moins. Après, parler de déception… Non, c’est pas ce que je voulais faire. C’était une sorte de constat très neutre sur ce que nous on sait du monde quand on arrive à l’âge adulte, et qu’on doit voter, choisir une copine, un mode d’amour, faire un gamin… J’ai voulu dire qu’il y avait plein de choses que je ne savais pas. La grande maladresse de ce titre, c’est le name dropping, j’aime pas ça. En même temps, parler de monuments de la littérature comme Proust ou Rousseau et de dire qu’il y a fallu aller les chercher, personne était là pour me dire qu’ils existaient.
Le clash entre ce qu’on veut nous enseigner et ce qu’on apprend… Quelle chanson tu écrirais, alors, à tes enfants? Qu’aurais-tu à leur dire à propos de ton époque?
C’est une question intéressante. Je me rend compte que je suis trop tourné vers le passé. Une journaliste m’a dit qu’en chanson française il est tabou de parler des parents. Moi j’ai vraiment du mal à me projeter. Je ne suis pas du tout fier de ce que je suis, de mes valeurs. La Reproduction, c’est le portrait d’un jeune adulte qui sait pas pour qui voter. On sent qu’il a une vie amoureuse complètement dissolue. C’est un peu le bordel, quoi.
C’est vrai que tu as à la fois envie et peur d’avoir des enfants?
LÃ , j’ai pas envie.
On a presque plus de temps, si on veut prendre des photos. Qu’est-ce que tu penses du foot?
Comme dans «My Space Oddity», je m’en fous. C’est des grands moments où on se sent Français ou pas.
Facebook? Tu utilises?
Obligé, quoi. Qu’est-ce tu veux que je fasse?
La radio française?
Il y a une chaîne formidable qui s’appelle France Culture. Vraiment, j’écoute vachement. Il y a pas de musique. Sinon, il y a trois radios intéressantes. Pour la promo, on est obligé de faire du France Inter, des émissions que j’aime pas trop… La radio belge est vachement bien.
Mai 68?
J’adore, ça me fait rêver. Quand je chante «Mémé 68», j’ai pas voulu casser les soixante-huitards, je mettais en couleur et en cinémascope ma pensée politique. Quand j’essaie de penser, ce que c’est qu’être de gauche, je pense tout de suite Mai 68. L’idée de projet d’une nouvelle civilisation, ce délire qu’ils ont eu, c’était génial. Nous on le vivra jamais. C’est foutu.
Julien Clerc?
Je m’en fous.
Les interviews?
J’aime bien. Moins c’est parisien, plus c’est intéressant. Ici c’est super, en Belgique c’est génial, en Suisse aussi. Tout ce qui sort de la guerre française entre le cool et le pas cool.
par Félix Dyotte / photos d’Arnaud par Rodolfo Moraga









