WE WANT MILES: MORCEAU PAR MORCEAU

Il s’est écrit beaucoup de choses déjà sur l’expo We Want Miles, qui ne compte pas même une semaine d’existence à Montréal. De la grande, grande visite.

La dernière fois que la trompette de Miles a soufflé le sol québécois, c’était en 1990, un an et demi avant la mort de son propriétaire, pour une série de trois concerts au Métropolis. Je venais de sauter dans l’âge à deux chiffres, je ne savais probablement pas exactement qui Miles Davis était, qu’un nom répété parmi tant d’autres. Je peux seulement imaginer la frénésie médiatique qu’il a dû provoquer à ce moment-là (du haut de mes dix ans, j’aurais été bien embêtée de vous dire qui, du chanteur de Bell Biv DeVoe, de MC Hammer et de Davis, était le black le plus vénéré de l’heure; au moins le subterfuge Milli Vanelli venait d’être éventé, alors ça les substituait à l’équation de mon trop jeune jugement éperdu par la pop radio).

D’ailleurs cette année-là est aussi paru le premier Alice in Chains, le premier A Tribe Called Quest, un EP tout vert de NIN, Violator de Depeche Mode, Goo de Sonic Youth, Bossanova des Pixies, Pills Thrills and Bellyaches des Happy Mondays, la première vraie compil de Gang of Four (dieu merci)… Le premier Primus et le premier Mariah Carey, aussi (et ahem, plusieurs autres du genre Vanilla Ice et C+C Music Factory).

Tout ceci pour dire que, même si Frank Black et Thurston Moore montent très haut dans mon estime, et que tous ces jeunes gens ont vieilli en plantant des graines particulièrement fertiles dans le terreau de la musique populaire, reste qu’aucun d’entre eux ne l’a fait à la mesure de Miles. Et soyons francs, ça ne risque pas d’arriver non plus.

Peut-être le terreau musical a-t-il atteint un certain niveau de saturation. Au temps de Louis Armstrong, tout était à faire, le rock n’existait pas, la guitare électrique non plus. Puis, dans les années 1940, les musiciens se rassemblaient pour briser les conventions, casser des rythmes, rappetisser ou allonger des notes dans des mesures jamais (ou peu) explorées. Miles lui-même n’avait pas le même impact avec ses derniers disques que ceux des années 40, 50 ou 60.

Reste qu’on parle de LA star du jazz, de l’un des incontournables de la musique moderne en entier. Qu’on compare d’ailleurs souvent à Picasso. Et si ça peut agacer au départ de décrire le musicien comme étant un «peintre sonore», il est vrai que, de tous les musiciens comme Picasso de tous les peintres, Miles a fait muer sa trompette de période en période, lâchant tout pour se refaire presque complètement d’une inspiration à une autre.

On en a parlé avec un pro, André Ménard du FIJM, et un proche, le fils cadet de Miles.

L’expo du MBAM, qui nous arrive de Paris où elle a fait un malheur, est construite de manière à peu près chronologique, recréant l’ambiance feutrée et sombre d’un club de jazz. On y passe par chaque grande ligne stylistique qu’a tracée Davis, que je vous donne en mille.

Les débuts bop, où il se rapproche de Charlie Parker, dit Bird, LE saxophoniste à connaître dans la scène new-yorkaise en ébullition, fin 1940. Miles a encore des croûtes à manger lorsqu’il remplace Dizzy Gillespie aux côtés de Parker, mais Bird, un total polytoxicomane, plus tard se vaudra les remontrances de Davis (qui a lui-même eu la piqûre, hein).

Puis, c’est pour Miles le règne du cool jazz, un jazz plus froid qu’on qualifie de «blanc», le bop étant généralement défendu par les musiciens noirs qui, avant-guerre, étaient à la merci des Blancs du milieu musical (mais même si Miles était très conscient, et souvent heurté par les pôles de la ségrégation, au final s’il adressait ce type d’injustices, il ne les honorait pas). Cette période est particulièrement marquante parce que c’est celle où Miles se détache de la tendance pour préférer l’indépendance, attitude qui déterminera toute sa carrière. Pour mettre au jour son album Birth of the Cool, enregistré lors de deux sessions, en 1949 et 1950, il renonce au bebop de Parker et plus encore, à joindre le band de Duke Ellington. Miles forme un nonet où chacun des neuf musiciens est invité à mettre à profit ses talents de compositeur. Tout le monde égal, et la compo sur le même pied que l’impro, avec pour repères les modulations de la voix humaine.

Ensuite, Miles s’envole pour la France, rencontre Juliette Gréco, tombe amoureux, et en plus ne souffre pas du même regard noir et blanc que chez lui, en Amérique. Mais il revient éventuellement et il déprime solide. Re-drogue, fond du baril, puis rencontre de John Coltrane et un peu plus tard, de Thelonious Monk. Avec ses nouveaux potes, et comme pour mettre le feu aux trousses du cool jazz, ils fomentent le hard bop.

Puis, un autre revirement, ou plutôt un aboutissement. On n’a pas de source vérifiée, mais avec celle du cool jazz, semble que l’époque que voici colle pile poil à la célèbre citation du trompettiste : «Pourquoi jouer autant de notes s’il suffit de jouer les plus belles?». C’est la période du jazz modal, en réaction à l’entassement des multitudes de notes dans les courants bop, par exemple. C’est là que Miles offre Kind of Blue (1959), deux ans après la trame sonore d’Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle (inégal mais quand même très prisé dans sa discographie).

Puis, c’est le temps de la déconstruction avec le free jazz et Herbie Hancock, et de la fusion jazz-rock, funk, électrique.

Le chemin parcouru par le MBAM en fait une très belle expo, parfois un brin statique il faut l’avouer face à la musique bouillonante d’idées qu’elle représente, et où se côtoient le tangible (le sax de Coltrane, la trompette de Davis; des cuivres magistraux, très impressionnants même confinés à un mutisme sous verre), la théorie (de savoureux articles d’époque, de critiques français surtout, ou encore des chroniques américaines où on menace de dévoiler l’identité des musiciens qui jouent sous influence!), des feuilles de notation (joli mais vraiment frette), et bien entendu des photos, des bandes vidéo, des peintures (dont deux Basquiats) et encore des photos.

L’expo We Want Miles se déroule jusqu’au 29 août au Musée des Beaux-arts de Montréal.

par Evelyne Côté / photos José Enrique Montes Hernandez