Exposition commune transcanadienne à la galerie Red Bird Studios: The(y) may show, ce nom à double sens qui donne un clin d’oeil aux artistes de Vancouver dont la présence n’était pas garantie, distance oblige. They may show. La plupart ont bravé les quelques 5000 km de routes et ont fait acte de présence.
J’aime beaucoup voir ce qui arrive quand on demande à des artistes de se justifier, ou de s’expliquer. Certains refusent de façon passive, ne répondant que le minimum, certains se cantonnent sur le côté menaçant de la question journalistique, d’autres sont si habitués aux explications qu’ils se lancent comme des machines, ressassant pour une énième fois un discours tout fait qui a comme seule fonction de se débarrasser de la question et de passer à autre chose.
Lorsque j’ai vu dans le descriptif de The(y) May Show le slogan «nine artists and no point» (neuf artistes et aucun but), j’ai pensé à Nomag, et à l’intérêt d’une discussion sur rien du tout avec Michael Rattray, de la gallerie d’art Red Bird, sur Van Horne. «Alors, neuf artistes, pas de but, tu as quelque chose à ajouter à ça?» Bien sûr que non; pas de but, pas d’explications nécessaires. Mais Rattray fait tout de même partie des interviewés participatifs.
Il m’explique que tout ce qu’il y a à savoir, c’est que c’est un arrangement dans l’espace et le temps, et que les différents artistes se sont fendus en quatre pour faire cette expo. Il me dit que c’est intéressant de voir tous ces artistes dont les oeuvres n’ont à prime abord rien à voir les unes avec les autres se retrouver dans une salle et inévitablement interagir entre elles… Car l’amitié semble bien rejoindre les artistes entre eux: ce sont des amis qui se retrouvent ici.
Bien sûr, l’éclectique se remarque ici, mais, loin des galeries stériles qui expose un seul artiste dépouillé dans un décor absent, Red Bird semble habité, et on sent une réelle cohésion entre les oeuvres et l’espace qu’elles occupent.
Au milieu de la salle trônent deux échelles, une affichant une flèche vers le bas, l’autre une flèche vers le haut. C’est «Ascending and descending ladders» par Graham Landin, celui qui «chasse les démons à travers des affirmations créatives et te rappelle que tout est dans ta tête». Rattray se délecte à m’expliquer qu’un gars a tenté de faire tomber les échelles, et qu’il a été obligé de lui faire croire que les pièces valaient une fortune et qu’il ne sortirait pas de là s’il vandalisait ces trésors. On prend ici un flagrant plaisir à constater que l’art provoque des réactions, qu’il incite à la communication, à la curiosité, voire au grabuge.
Des pots Masson pleins de Cool-Aid, à côté de cet étrange boyau phallique qui prend naissance dans un grand sceau là-haut et sort d’une toile immaculée, c’est l’oeuvre de Steven Somersbee. Même chose avec lui: «As-tu quelque chose à en dire?» «Non.» Celui-ci m’explique toutefois son grand bonheur à la vue de tous les spectateurs qui buvaient dans les pots, ou les volaient tout simplement. «L’intention était d’en faire une pièce potentielle. Le spectateur doit deviner.» Lorsque je lui demande si quelqu’un avait tenté d’activer la pompe au bout du boyau, il me regarde comme si l’idée était loufoque. Une autre de ses oeuvre, un jeu sur Duchamp: un enregistrement DAT de lui en train de pisser, puis, de se laver les mains.
Un collage déconstruit de Leonard Cohen a aussi attiré mon attention. C’est l’oeuvre de Les Ramsay, un de ceux qui ne se sont pas pointés. Le titre: «L.L.L.C. (Ladies Love Leonard Cohen)» Certains des gens qui ont vu les oeuvres ont également identifié certains morceaux comme de «l’art de hipster» (peu importe ce que ça veut dire), notamment quelques jolis tableaux représentant des loups: «Le loup aime le fuschia», par Karmen Mantha… Et les mobiles à apparence d’attrapeurs de rêves de Maya Beaudry. Certains font davantage dans la provocation, et l’idée est souvent hautement cérébrale. Quatre images projetées de Laël Williams qui ne fait rien de particulier, accompagnées de la tordante et misogyne chanson de Snoop Dogg «Ain’t no fun (if the homies can’t get none)».
Parlant de cérébralité, je tombe sur un socle vide. Oui, la queue de cheval de Sean Orena n’est pas là. Il avait peur qu’elle s’envole par la fenêtre. Certaines oeuvres ne semblent que poser des questions, nous titiller. Mike Rattray a perdu son mutisme idéologique: «C’est l’idéal romantique de la composition picturale formelle à l’intérieur de la construction de l’identité. Ce sont ces morceaux de nous-même qui peuvent être ôtés, coupés, photographiés, et exposés. C’est pas mal ça, la composition formelle: notre façon de nous construire nous-même est un procédé entièrement axé sur l’image.»
the(y) may show se tient du 13 au 24 mai 2010, Red Bird Gallery, 135 Van Horne, Montréal.
Maya Beaudry
Graham Landin
Karmen Mantha
Aidan O’Neal
Sean Orena
Les Ramsay
Jeska Slater
Steven Somersbee
Laël Williams
par Félix Dyotte / photos par Rodolofo Moraga









