POURVU QU’ELLE SOIT DOUCE

Sauf quelques succès que j’ai entendus et fredonnés malgré moi (Désenchantée, Dégénération), je ne connais pas Mylène Farmer. Le 3 mai dernier, les représentants de la presse sont invités au cinéma du Quartier Latin afin d’assister à la projection exclusive de «l’incroyable spectacle-événement de Mylène Farmer présenté en septembre dernier au Stade de France devant près de 80 000 spectateurs… 2h30 d’images époustouflantes». Une occasion en or de m’enrichir le répertoire.

Attention, ne me dit-on pas. Dans le communiqué de presse, rien ne m’annonce de quel fouet va me frapper le phénomène Mylène Farmer. Son absence dans ma liste de références culturelles : inadmissible.

L’information dont je dispose est minimale : sur les affiches promotionnelles du DVD de Mylène Farmer, il y a deux squelettes et la chanteuse-même, capturée de profil en train de chanter les yeux fermés.

À mon arrivée, sans éclat, un fauteuil de léopard m’accueille et une mitraille photographique se fait entendre. À ma droite, un photographe et son engin, et une femme éclatante de roux qui ne cesse de poser, un tract publicitaire entre les mains. Mon œil considère longuement le tableau. Est-ce Mylène Farmer?

À ce moment, je ne sais toujours rien de Mylène Farmer, sinon qu’elle est désenchantée, rousse et peut-être excentrique. Je ne sais pas encore que près de 500 000 fans l’adulent éperdument, qu’elle est née à Pierrefonds, et que sa carrière a démarré sur un vidéoclip plein de nudité.

Au loin, la fausse Mylène Farmer ressemble à s’y méprendre à celle de l’affiche et elle semble manger un sandwich pas de croûte concombre-aneth. Une immense perplexité m’assaille. Titillée aussi, mon amie porte un regard observateur. «Tu ne trouves pas qu’elle a le nez de Micheal Jackson?» s’enquiert-elle. Je ne sais pas, mais il y a beaucoup de maquillage là. Beaucoup.

Quelques instants plus tard, la projection débute dans une de ces salles colossales qui composent le cinéma Quartier Latin. Subjuguée, je constate l’ampleur de mon ignorance.

Le DVD du spectacle de Mylène Farmer est une œuvre époustouflante réalisée avec un équipement à la fine pointe de la technologie. Sous des airs de long-métrage, le vidéo s’ouvre sur une foule inouïe de spectateurs. En trame sonore, plein les oreilles, le gouffre auditif que crée une mer de monde : vertigineux et captivant. Je comprends aussitôt que ce n’est pas Mylène Farmer qui nous a glorifié de sa présence quelques instants plus tôt. J’établirai plus tard la (honteuse) confusion : je me suis laissée éblouir par l’artifice de la drag-queen montréalaise de la chanteuse. Sa présence au cocktail faisait suite à la «soirée spéciale Mylène Farmer» quelques jours plus tôt au Pub Sky.

La vraie Mylène Farmer est d’un autre univers. Sur l’écran, habillée par Jean-Claude Gaultier, elle arbore des costumes resplendissants et fantasmagoriques. Elle illumine littéralement une scène qu’elle s’approprie avec aisance et suscite un magnétisme hors du commun. Les images du vidéo officiel du spectacle sont franchement impressionnantes : sur écran, je n’ai jamais rien vu de tel. Il est presque possible d’entendre les pleurs des fans, d’humer l’air lourd, de toucher la larme sur la joue de ce fan. Le sentiment d’être sur une autre planète est enveloppant.

Il faut dire que le décorum imaginé par les réalisateurs du spectacle de Mylène Farmer invite au grandiose cinématographique. Un visuel à tomber par terre, de gigantesques squelettes mouvants, des éclairages hallucinants, des danseurs déchaînés, des guitaristes le dos à découvert, des choristes habillées en nonnes, un pianiste en transe. Une Mylène Farmer au sourire étincelant, mystérieuse et sexy, sautant d’un registre vocal et musical à un autre, tantôt accablée par la douleur du monde, tantôt la main entre les jambes, perdant parfois la voix d’émotion, presque surréelle.

Mais vraiment, la mer de monde. Et les fans. Je connais plein d’histoires de groupies finis, mais je ne m’imaginais pas être transportée à la fois par l’objet de leur fascination et par leur état-même. J’ai l’impression d’avoir manqué une partie de l’histoire, et d’y arriver en plein point culminant. Le retour sur scène de Mylène Farmer, dix ans après, est un événement qui soulève les passions en Europe. Même moi, sans la connaître, bien enfoncée dans mon siège spatial, je m’émeus presque. Le vidéo a été réalisé dans l’objectif de recréer l’ambiance planante du Stade de France, et alors là, particulièrement dans une salle bien pourvue en écran géant et en audio surround, l’objectif est atteint. Vraiment, je me croyais sur place, et mes voisins aussi (applaudissements et cris de réjouissance à l’appui).

Le DVD de cette méga-production, la capture de ce théâtre social, est une réussite à un détail près : une rythmique visuelle un peu trop raide, enlevante mais étourdissante, qui ne masque pas les quelques longueurs du spectacle (cinq chansons tristes en rafale, ça peut être difficile à gérer pour un téléspectateur dépourvu de remote control). La plupart des plans semblent avoir été condamnés à une existence éphémère et insatisfaisante. Beaucoup de gros plans fabuleux, trop peu de plans d’ensemble de la scène, surtout lors des chorégraphies. Mais on n’ose pas trop se plaindre.

À voir, surtout sur grand écran. Dans son salon, moins. Avec ou sans popcorn.

C’est presque un documentaire, ou une initiation. Avis aux fans, superbe galerie de photos sur le site officiel.

par Christine Berger / photos Gassian