MINUS ONE: ROMAN-PHOTO

Je suis une danseuse frustrée. Voilà, c’est dit! Quand l’occasion m’est donnée d’assister à un spectacle de danse, je ne touche plus à terre.

Mes fesses se juchent à trois pouces du siège tout au long du show. Mes muscles se crispent, ma respiration accélère, je me mords les joues, je suis cramponnée à mon siège : je donnerais tout pour aller danser avec eux.

J’entre donc au Théâtre Maisonneuve voir le Minus One présenté une soixantaine de fois partout dans le monde (Munich, Berlin, Madrid, Paris, Bonn, New York…) par Les Grands Ballets Canadiens, en cette énième soirée glaciale de mai. Un homme en complet noir et chemise blanche surgit, fait office d’hôte de cérémonie. Il est seul sur scène, se démenant au son d’une musique pseudo-lounge années ’80 dans une lumière qui traque chacun de ses mouvements.

Peu à peu, d’autres danseurs se joignent à lui pour former une cohorte de répliques, qui se déhanchent jusqu’à un black-out total. C’est à ce moment précis que je cesse de respirer.

Les revoilà maintenant tous assis sur des chaises en demi-cercle, leurs habits noir et blanc rappelant des touches s’agitant sous les doigts expressifs d’un pianiste.

Une musique tribale dicte les mouvements répétitifs des danseurs qui offrent un tableau saisissant, plein de majesté. De là, ils se dévêtiront successivement, portés par un raz-de-marée collectif, jusqu’à ne plus arborer que leurs caleçons. Je suis séduite!

C’est à partir de ce tableau époustouflant que s’enchaîneront sept extraits de pièces de l’Israélien Ohad Naharin, pupille de Maurice Béjart désormais chorégraphe résident de la Batsheva Dance Company où il a fait ses débuts. Ce genre de collage étant toujours un peu périlleux, l’exercice aurait pu s’avérer inégal. Ce n’est pourtant pas le cas ici.

Nous serons donc présentés tour à tour un duo, à un quintette d’hommes vêtus façon Jérusalem clashant joyeusement avec le passage parmi eux d’une chanteuse excentrique sur échasses, à quelques solos à l’envolée.

Mais au final, ce sont réellement les tableaux de groupe incarnés par la troupe qui constituent les moments forts de la soirée. En effet, la qualité du spectacle réside dans l’interprétation des danseurs qui possèdent une technique à toute épreuve, et qui réussissent à faire de chaque mouvement une symphonie visuelle.

Toutefois, derrière cette technique, chacun possède une histoire, un passé, des angoisses, des complexes, qui nous sont révélés dans un tableau magnifiquement mis en scène. Chacun d’eux sort de l’ombre en faisant un solo pour nous raconter en voix off leur rapport personnel avec la danse, leur corps, leurs émotions, ce qui donne lieu à de superbes moments, parfois drôles, parfois très touchants : «Je ne pouvais pas monter sur scène sans prendre de valium, mes os se sont cassés dans un accident, j’aimerais avoir des fesses plus grosses, j’adore être regardé, j’ai développé des crises de panique»…

À la suite de ce pan jouissif, surprise, les danseurs descendent dans la salle pour aller à la recherche d’un partenaire de danse. Panique! Comme je suis en plein milieu de la rangée, impossible de me rendre à temps. Pas grave, aussi bien ne pas risquer d’avoir l’air d’une névrosée en manque total d’attention. Je m’abstiens donc de courir vers le bout de la rangée en griffant tout le monde au passage, et me résigne à gruger mon banc en zieutant la scène. Certaines personnes semblent réjouies de se prêter au jeu, alors que d’autres regrettent amèrement de s’être procurés des billets de bout de rangée. Moi je dis: let’s dance!

Minus One d’Ohad Naharin : places disponibles pour les représentations du jeudi 13, du vendredi 14 et du samedi 15 mai.

par Mélanie Boivin / photos Valérie Marquis