LA CARAVANE PASSE

Le réalisateur, acteur et musicien français Tony Gatlif s’intéresse depuis 1981 à l’univers des Roms. Fils d’une gitane mais se considérant « méditerranéen », il fait au début de sa carrière de cinéaste des courts documentaires à leur sujet.  En 1993, par le film Latcho Drom, magnifique oeuvre de voyage, de musique, de chant et de danse, Gatlif évoque leur histoire et transmet au monde entier la diversité et la richesse culturelle de cette nation nomade originaire de l’Inde qui s’est étendue au Moyen Orient et à l’Europe.  D’une réalisation à l’autre, l’artiste n’a cessé de rendre compte de l’univers musical et sonore et de l’esprit communautaire et de mouvement qui caractérisent le peuple Rom.  Sa compréhension de leur style de vie et les liens d’amitiés qu’il a tissé avec eux au fil des projets l’ont pratiquement fait devenir le chantre et ambassadeur de la nation entière.

Liberté, qui sort en salle au Québec le 7 mai prochain, prolonge ce geste passionnel.   Se sentant investi depuis le début de sa carrière de la mission de relater l’holocauste des Roms, mais ne sachant comment l’aborder, Gatlif trouve l’élément qui lui permet de faire ce film.  Il entend une anecdote de quelques lignes : « Le destin d’un dénommé Tolloche fut particulièrement tragique. Interné à Montreuil-Bellay (camp d’internement sur le territoire français), il réussit à se faire libérer après avoir acheté, par l’intermédiaire d’un notaire, une petite maison à quelques kilomètres de la ville.  Incapable de vivre entre quatre murs, il reprit la route pour retourner dans son pays d’origine, la Belgique.  Il fût arrêté dans le Nord et disparut en Pologne avec ses compagnons d’infortune. »  De cette histoire est né Liberté.  L’oeuvre de fiction décrit, lors de l’Occupation, la rencontre entre un clan de Bohémiens (c’est ainsi qu’on les appelaient dans la France d’avant-guerre) et le maire d’un village (Marc Lavoine), aussi vétérinaire et de son assistante aussi institutrice (Marie-Josée Croze).  Ces derniers, Théodore et Mlle Lundi, se lient d’amitié avec le clan et prennent sous leur aile un jeune orphelin qui se trouvait avec eux à leur arrivée au village.

Gatlif réussit à mettre en scène et à faire la synthèse de toutes les idées que la courte anecdote peut évoquer.  Un travail historiographique méticuleux nous permet de nous transplanter dans la campagne française de l’Occupation où sont mis en scène des collabos, des résistants, des gendarmes obéissants, des soldats, des cul-terreux ainsi que le zèle et la folie de la machine bureaucratique nazie.  Grâce aux accessoires, aux vêtements, à langue parlée, au casting et aux gestes, c’est la suggestion de réalité tzigane de cette époque qui épate et qui permet au spectateur provenant de l’urbanité de 2010 d’embarquer dans la caravane avec les Bohémiens et de goûter immédiatement à leur sens de la liberté et de se laisser conduire.

Le travail des acteurs s’est aussi fait avec souci. Malgré quelques scènes maladroites, les comédiens réussissent à faire prendre la rencontre entre les deux univers et à rendre les peurs et les intentions de chacun plausibles. On réussit comme les Bohémiens à croire aux fantômes et comme eux nous en venons même à angoisser à vivre entre quatre murs.  Marc Lavoine est doux dans son rôle de justicier et Marie-Josée Croze fait de même, pour le même archétype.  Il faut croire qu’il y avait peut-être un personnage de trop.  Mais peu importe, le regard va sur James Thiérée dans le personnage de Taloche, le frère fou du clan des bohémiens. D’une intensité qui pourrait gêner, Thiérée y va d’improvisations calculées, de jeu total et même de cascades et ne déçoit jamais. La sensibilité et l’essence du peuple Roms, indispensables à l’expression de l’idée principale du scénario, passe grâce à son talent.

Et il y a la musique. Violons et guitares, alliés des bohémiens, séduisent et expriment la liberté mais quand les bruits d’horloges et de coups de poing dans le mur s’en mêlent et sortent du champs, ils annoncent le mauvais sort et transmettent l’effroi propre à la déraison idéologique et au déshumanisant enfermement des corps limités dans leur mouvement.

Film d’intérêt, parce que premier à relater de l’holocauste des Roms durant la deuxième guerre (entre 250 000 et 500 000 d’entre eux sur deux millions y ont perdu la vie), Liberté trouve sa réelle importance dans le fait qu’il aurait été impossible à faire sans Gatlif. La connexion de l’artiste humaniste avec cet imprenable peuple qui charme et déstabilise tant par ces principes si opposés à ceux de nos États de droit, fait de son oeuvre un objet précieux.

par Jean-François Beaudoin