C’est un curieux animal que la pièce de Larry Tremblay, L’amour à trois. Le premier et le troisième segment sont un enchantement, le second m’a complètement exaspérée et a évoqué pour moi le théâtre de la cruauté cher à Antonin Artaud.
Le triptyque s’attarde sur les relations entre les êtres, plus précisément au sein du couple et force est de constater que la vision de Larry Tremblay n’est en rien optimiste. Mais tout est dans la manière. D’entrée de jeu la première partie, La femme aux peupliers, nous présente un couple s’exprimant de façon surannée : François Papineau incarne l’amoureux transi et la soyeuse, gracieuse et merveilleuse Markita Boies (qu’on ne voit pas assez souvent à mon goût) l’objet de cet amour.
Un aimable marivaudage s’ensuit. En même temps que s’installe une cruauté sophistiquée : la femme se révèle être une terrible magicienne, une nouvelle incarnation de Circé qui transforme ses amants en peupliers. Mais le peuplier est aussi un symbole de résurrection…
La deuxième partie de la pièce, Cornemuse, présente une rupture de ton complète, et c’est probablement là l’origine mon insatisfaction. Un jeune couple : ils se parlent en utilisant des métaphores dignes de Dylan Thomas dans Under Milkwood, ils se provoquent, se dévorent, parfois littéralement, se livrent à des rites tribaux, parlent au téléphone avec plus paumé qu’eux, dansent sur des rythmes sauvages, s’aiment sans se connaître, se quittent de façon anecdotique après s’être mutuellement et copieusement torturés. Ils sont ineptes et inaptes. Tout cela est trop long et a mis à l’épreuve ma légendaire patience. J’étais lasse et confuse. C’est peut-être affaire de génération : je dois être trop vieille pour ce genre de chose.

Par contre Tibullus est sensationnel. Dans une Rome antique imaginaire, une femme soupçonne son amant aveugle de la tromper. Elle se rend voir un oracle qui, je crois bien, n’est nul autre que Tirésias, ce devin de la mythologie qui fut successivement homme et femme afin de déterminer lequel des deux sexes éprouve le plus de plaisir lorsqu’il fait l’amour. (La réponse : la femme.)
Francine Alepin (juste assez hystérique) incarne Tryphema et François Papineau (étonnant et méconnaissable) le devin Oenothée. L’hilarité s’ensuit. Larry Tremblay connaît ses classiques et il y a deux mille ans il aurait pu faire concurrence à Catulle, ce poète latin qui a écrit les poèmes les plus délicieux et les plus cochons qu’il m’ait été donné de lire. Et ces personnages aux masques d’animaux qui meublent la scène m’ont fait penser à Ovide et à ses Métamorphoses. Tremblay fait aussi résonner dans nos oreilles le ton si particulier des satires de Juvénal qui n’a jamais semblé éprouver quelque pitié que ce soit pour les excès romantiques et sentimentaux de ses contemporains. Le résultats est délirant, je me suis rarement autant amusée, ce texte est un morceau de bravoure, j’en veux encore. Ah! Qu’elle est belle l’époque où les dramaturges peuvent faire appel aux Anciens et les revisiter de manière aussi plaisante…
Le triptyque se clôt avec le retour de la femme aux peupliers et de (la soyeuse, gracieuse et merveilleuse) Markita Boies. Bouclant ainsi la boucle pour une soirée de théâtre qui vise dans le mille deux fois sur trois.
À l’Espace Libre jusqu’au 22 mai.
par MC5 / photos Yanick MacDonald







