Jeudi 29 avril 2010, 14h pile : Ève Cournoyer apparaît sans faire d’esclandre dans le café Cagibi, vêtue de noir, de noir et de noir. Pendant qu’elle se commande un allongé, qu’elle boit noir mais sucré, je jette un deuxième coup d’œil à l’horloge. Il est vraiment deux heures pile.
J’ai rencontré Ève Cournoyer pour la première fois à l’Université de Foulosophie (Cabaret des facultés affaiblies), un événement organisé par le Parti Rhinocéros au Lion d’Or le 1er avril dernier. Munie d’un Casio d’une autre époque, alors vêtue de rouge, de rouge et de rouge, la chansonnière y avait présenté un monologue désopilant, tout en introduisant une composition musicale inédite dénonçant la culture de consommation. Elle m’avait tuée en s’octroyant la liberté de conjuguer le mot boomerang, et d’en faire le verbe vedette de sa chanson Hanna. J’avais pensé : ô, reine du verbe. Mon jugement volait dans l’euphémisme.
L’eden d’Ève
Quelques semaines plus tard, six ans après la sortie de son dernier disque, Ève annonce le lancement de son nouvel album Tempête au Lion d’Or. Je sais déjà que j’y serai, mais il me faut plus. Je passe en revue les documents de presse la concernant, sa biographie, sa discographie, et je suis attrapée : il faut que je la rencontre. Jeudi après-midi, à deux heures pile, le Cagibi accueille Ève Cournoyer, mais personne ne le sait.
C’est connu, Cournoyer est une artiste qui n’aspire pas à voler la vedette. Pour elle, il n’y a pas de game à jouer. Sa ponctualité, elle l’assume pleinement : elle ne va pas se faire attendre sous quelque prétexte mielleux d’artiste qui se croit. Ses humeurs noires, sa paranoïa, sa folie, elle les assume aussi. Avant qu’Ève ne décide de prendre des médicaments pour se calmer les angoisses, la paix régnera sur terre, ou du moins dans un état. C’est dire. Plutôt que la pilule, l’écriture : «Ç’a m’a pris par hasard d’écrire des chansons, dit-elle. J’ai commencé à écrire sur une peine d’amour parce que je n’avais rien d’autre à faire. J’étais triste et j’avais peut-être le goût d’être bien avec moi-même mais j’aime vraiment ça écrire, ça ne m’a jamais fait souffrir. Avec mes chansons, je veux faire vivre des émotions, faire réfléchir à des choses, si ça marche moi je suis contente.»
Je lui demande ce qu’elle a fait pendant ces six ans d’entre-deux disques. Elle se moque de moi et me dit qu’il s’agit vraiment d’une question journalistique. Elle m’explique que quand ça fait treize ans que tu fais de la musique à temps plein, il n’y a plus de chronologie. «Entre deux disques il se passe beaucoup de choses, il faut préparer des spectacles; je n’ai pas d’horaire très fixe à l’avance donc je perds un peu de temps. J’aime ça perdre mon temps… Regarde, c’est écrit là », dit-elle en pointant le mur derrière moi. Waste of Time, lis-je sur un de ces tiroirs botaniques typiques du Cagibi. La force des mots.
Je me demande si Ève court après le temps, parce qu’elle n’a pas du tout pas le profil de quelqu’un qui le regarde passer. Ayant connu, entre autres choses, une expérience désastreuse en s’associant à C4 pour son disque Écho, Ève a choisi de porter tous les chapeaux pour produire son album Tempête. Ce qui lui confère un titre d’auteure-compositeur-interprète-gérante-productrice-coordonnatrice-organisatrice, quelque chose comme ça. En trois mots et quelques tirets d’effet : charge de travail co-los-sa-le. «S’il y a des erreurs qui sont faites j’endosse tout, justifie-t-elle, et puis ça m’aide à comprendre les différents rouages du métier. C’est sûr que je ne réussirai pas à vendre autant d’albums qu’Ariane Moffatt, je sais que je me tire dans le pied mais en même temps j’essaie juste d’être là à faire ce que j’aime. Je n’avais pas le choix de le faire comme ça.»
Ces dernières années, en plus de gérer elle-même tous les aspects de sa création (sauf le mixage) et de sa carrière, elle a déménagé un nombre phénoménal de fois (cinq fois l’année dernière), et a connu des bouleversements intérieurs. «Mon nouveau disque ne s’appelle pas
Tempête pour rien, je suis dans ma crise de quarantaine et j’ai passé à travers plusieurs dépressions atmosphériques», me révèle-t-elle, avant de marquer une pause. Puis de poursuivre : «En fait c’est un prétexte pour parler de ça parce que je pense que ça fait quarante ans que je suis comme ça.»
Elle me raconte que l’album s’est aussi construit autour du fait de ne jamais arrêter de travailler. «J’ai déménagé parce que je manquais d’espace pour travailler, puis j’ai pris un trop grand espace, mais j’ai quand même réalisé dans cet espace-là des choses que je n’aurais pas faites ailleurs. En un sens les événements de ma vie m’ont ralentie, mais en même temps ils m’ont apporté quelque chose, et au bout du compte je pense que parfois il faut bouger. J’aimerais voyager pour trouver l’inspiration, mais en ce moment ce n’est pas possible : ma fille a besoin de moi et j’ai des choses à faire ici. J’ai donc décidé de voyager à Montréal-même en déménageant. Ça m’a un peu retardée dans ma production, ça m’a appauvri aussi, mais ce sont des erreurs de parcours qui m’ont peut-être aidé à terminer cet album-là .» Pour Tempête, Ève s’entoure de Guillaume Bourque, Simon Dolan et Rémi Leclerc, des musiciens généreux et talentueux. Cet album est un ravissement sur plusieurs plans, et contient l’une des plus belles chansons du monde. Qui plonge dans un état de contemplation sensitif.
Une semaine avant le lancement officiel, Ève admet ressentir le contre-coup; la fatigue l’assaille. Elle aurait besoin, comme tout le monde, d’une semaine à Cuba, mais elle ne le fera pas. «Je le fais dans ma tête, semblant d’être sur le bord de la mer, d’entendre les vagues», dit-elle en fermant les yeux et en dodelinant la tête.
Pas d’horaire, pas de salaire
Ève a grandi en Montérégie au son des criquets et des chevaux, et elle rêve un jour d’aller s’établir dans le bois, dès que sa fille sera assez grande fille. «Quand je vais aller vivre dans la forêt je ne m’ennuierai pas parce que la musique va m’accompagner, prévoit-elle. C’est difficile et aliénant pour l’artiste qui gagne sa vie en faisant de la musique de vivre en ville. Si je joue du piano une heure par jour, les voisins chialent, c’est la fin du monde, tandis que si l’autre sort le marteau-piqueur à sept heures le matin, ça passe. Je suis un peu tannée de ça, moi je rêve de pouvoir jouer de la musique à l’heure que je veux, avec qui je veux et à la force que je veux.» Fait notable, le deuxième album d’Ève, Écho, a été écrit dans le bois.
Je ne sais plus si c’est à ce moment qu’elle m’a révélé qu’elle aimait ça être seule, et sale, tranquille, loin des regards. Mais elle m’a dit que même si elle adorait faire des spectacles, elle devait travailler fort pour s’habituer au tourbillon de la scène, au bien-porter, au bien-parler, au paraître. Étrange volte-face si l’on considère qu’elle a d’abord fait carrière dans le milieu de la mode, à faire un mini-tour du monde sur cinq ans. Pas si surprenant quand on comprend que sa lune et son soleil sont en taureau, qu’elle a une multitude d’idées, et qu’elle saute de l’une à l’autre à tout bout de champ. Qu’elle est assaillie d’émotions, et que c’est ce qui fait la force de ses chansons : une profondeur trouble, empreinte de questionnements existentiels, d’amour, de vie et de mouvement. Rien de désespérant, plutôt de l’espoir.
«J’ai beaucoup d’idées, mais ça peut prendre beaucoup de temps avant que mes idées sortent, raconte-t-elle. Parfois aussi elles sortent d’un coup, il y a quelques titres de premier jet que je n’ai jamais retouchés, c’est mon côté romantique. Mais j’aime ça prendre mon temps, retoucher, faire des albums à l’envers, ruminer longtemps juste pour m’amuser. C’est comme faire des châteaux de cartes ou gosser du bois, et je passe beaucoup de temps avec ça.» En fin de compte, Ève ne perd pas son temps, mais le prend. Et comme tout artiste aux prises avec sa création, le sou rare, elle navigue entre le prendre et le perdre.
Pas d’horaire, pas de salaire, pas de stabilité, Ève sait quand même voir venir : «De la façon que notre pays prend soin des artistes, je suis en train d’élever ma fille pour qu’elle prenne soin de moi quand je vais être vieille.» En attendant, elle se déplace en ville à vélo (jadis même l’hiver avec son suit de ski-doo), achète local, performe dans des appartements et autres salles de spectacle, fait la fête, apprivoise la tempête.
L’histoire du titre du premier album, Sabot-de-Vénus
«Un soir de pleine lune on était sorties quatre célibataires toutes chics. On avait dans l’idée de se ramener un chum. On est toutes revenues toutes seules à la maison! J’ai passé la nuit sur le balcon sur ma guitare devant la pleine lune. J’écrivais une chanson; le langage a commencé à aller vers la lune et les astres. Puis j’ai voulu chercher le mot sabotage dans le dictionnaire et dans mon dictionnaire il y avait sabot de vénus, une plante des montagnes aux fleurs en forme de sabot et ça concordait avec ce que je racontais. C’est devenu un emblème. J’aime beaucoup les mots comme ça, qui s’imposent d’eux-mêmes. Les mots ont une substance, une force inconsciente parfois. Ça été drôle parce que par la suite cet album a subi beaucoup de sabotage. C’est comme si je l’avais inconsciemment commandé.»
Lancement de Tempête, jeudi 6 mai au Lion d’or. Show le 14 mai au Quai des Brumes. Ève Cournoyer jouera tous les lundis au P’tit bar (3451 Saint-Denis).
par Christine Berger / photos Jose Enrique Montes Hernandez











