Être une femme libérée, est-ce si facile? Il y a six ans, Mélodie Nelson a décidé de passer à l’acte après avoir flirté avec l’idée de vendre son corps. Elle s’est prostituée pendant deux ans, en voilà déjà quatre. Et la jeune femme désormais dans la mi-vingtaine ne s’en porterait pas plus mal.
Au contraire, nous dit son livre Escorte, paru au début du mois de mai. Dans son bouquin, Mélodie raconte tout, de la permission de son jeune mari (elle vit vite, la Mélodie; à 19 ans elle se passait la bague au doigt) jusqu’aux préférences des clients, en passant par sa fascination pour le cash et son estime de soi revampée. «Les gens ne croient pas que c’est vrai. On me demande encore si c’est inventé. Tout est vrai, à part parfois dans la chronologie des clients, question de ne pas ennuyer le lecteur.»
En fait l’ennui, avec ce livre, c’est qu’il est d’une légèreté imparable, pour un sujet d’une telle lourdeur. Assise à La Cafétéria, un des temples de la faune frivole du boulevard Saint-Laurent, Mélodie est délicate, voire adorable. Elle écoute avec avidité et répond sans se censurer. Hyper articulée, elle rit souvent, ses yeux plissés comme dans les mangas japonais, une fossette sur la joue droite.
Elle ne sait pas encore qu’on est allées au Cégep ensemble. Elle me lit parfois qu’elle me dit, je la lis aussi sur son blogue Martini à la vanille, sodomie et vibrateur. Un blogue que j’ai déjà taxé de racoleur. Mais là, je nage en pleine perplexité. Après avoir lu le livre de Mélodie, je n’ai pas d’opinion sur le sujet, aussi dense et aussi tabou soit-il, de la prostitution. Ou en fait j’en ai plusieurs, complètement contradictoires. Et j’ai besoin de réponses.
As-tu l’impression que tu enfreins des tabous avec ton livre ou pas du tout?
Je pense que le tabou tient plus du fait que les gens ne croient pas que ça puisse être un choix libre, alors que c’était totalement le cas. Je ne me poserai jamais en victime de la société. Je me vois comme féministe; il y a une féministe que j’aime beaucoup qui s’appelle Camille Paglia, qui a dit que, pour s’accepter en tant que femme, il faut accepter le risque d’être femme. Que ce soit de sortir tard le soir en acceptant le risque du viol, par exemple. Et moi, en acceptant de me prostituer, j’ai pris un risque et je l’ai assumé. Je ne dis pas que c’est ce que les autres femmes doivent faire, mais moi, c’était la part de risque que j’étais prête à prendre. J’ai toujours été curieuse par rapport à la sexualité, dans mes journaux intimes à dix ans j’avais hâte de faire l’amour… Je n’aimais pas la pornographie avant par contre, maintenant j’y vois de bons côtés. Mais oui, le tabou vient du libre choix.
Tu parles de s’assumer. Dans le style de ton écriture, il y a quelque chose d’hyper féminisé, tu utilises les mots poupée, princesse, mon petit papa… On rabaisse souvent ce genre de féminité enfantine, pour toi, c’était aussi question d’affirmation de soi?
Oh oui. Je reste enfantine. Au lancement, je signais les livres avec des crayons roses à brillants. Je pense qu’on peut être une femme sans renier nos désirs et notre côté enfantin si on le veut bien. Je suis de nature positive et avant d’écrire le livre, j’avais la certitude que ma période d’escorte était la plus belle période de ma vie. L’écriture m’a obligée à revenir là-dessus, et même le moins beau et moins bon, comme les clients qui refusaient de mettre des condoms, même ça, ça m’a aidé, il fallait que je le vive.
La superficialité est quand même très présente dans le livre, même si tu n’éprouves manifestement aucune honte à ça.
Non, il n’y a pas de honte. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’éléments superficiels dans le livre, mais même la superficialité, on peut l’approfondir. J’aime beaucoup les revues féminines et pour donner un exemple, dans le Marie-Claire on peut retrouver un article sur l’application du fard à joues à côté d’un article sur les enfants soldats. On peut toucher à tout.
On est allées au Cégep de Maisonneuve en même temps [je vous passe les exclamations et nostalgies d'usage], et pour ton projet d’intégration de fin de programme [Lettres, en passant], tu avais monté une installation avec des découpures de magazines féminins représentées de manière assez négative. Le revirement est-il total?
Je pense que oui. Je reniais les magazines féminins à l’époque, je me sentais enfermée là-dedans. Je n’avais pas confiance en moi, je ne me trouvais pas très belle, et j’avais beaucoup de relations avec les hommes mais c’était pour m’oublier. Le projet d’intégration était en fait basé sur une nouvelle de Bukowski qui parlait d’une prostituée, et j’avais aussi ajouté des images d’icônes féminines, genre Marilyn Monroe. Je me perdais beaucoup dans ça, je me demandais ce que voulaient les hommes – si c’était les filles des magazines, ou moi avec mes craintes et insécurités, ou encore la prostituée dans la nouvelle de Bukowski, qui est complètement folle… Je me cherchais beaucoup et je refusais le côté superficiel. Après le Cégep, je me suis mariée à quelqu’un dont je parle dans le livre et que j’admire encore beaucoup, mais… Moi, j’aime ça, Britney Spears. Et écouter ce genre de musique, c’était pour lui une preuve que je n’étais pas intelligente. J’essayais d’être quelqu’un d’autre.
Bon, j’ai étudié en littérature, j’ai fait des lectures hyper intéressantes, c’est pas ça le truc, mais je me refusais tout un monde qui me plaisait, dans le fond. Ce divertissement-là, j’en ai besoin. Ce n’est pas directement lié au fait que j’ai été escorte, mais ç’a réveillé des choses. En étant escorte, je me suis finalement trouvée belle, j’en ai su plus sur les hommes, et en quittant l’industrie du sexe, j’ai été avec un homme qui m’a laissé beaucoup plus libre par rapport à ce que je pouvais explorer. Avant, je me sentais en compétition alors que maintenant, je suis plus en paix avec moi-même dans ce contexte-là.
Ça m’amène à la question Nelly Arcan : il y a plein de trucs qui se rejoignent entre Putain et Escorte, mais comme si vous aviez pris des chemins diamétralement opposés pour parvenir au même but. La hantise de vieillir, le désir d’être parfaite et désirable; elle voulait déchirer les schtroumpfettes des magazines, mais de ton côté tu les apprécies?
On travaillait d’ailleurs pour la même agence… Il y a un parallèle c’est certain, mais je n’ai pas ses angoisses. Pour ce qui est de vieillir, je vais toujours avec des hommes plus vieux, alors ça m’aide à dédramatiser (rires). J’ai une légèreté qu’elle n’avait pas, je pense. Je sais que les choix que je vais faire dans le futur vont être très déterminants, bien choisir ce que je veux vivre.
Et le rapport avec ton corps, c’est quoi? On dit souvent que les femmes ont de la difficulté à séparer l’émotionnel du charnel, toi pratiques-tu le détachement?
Pour moi c’était naturel ce que faisais, je n’avais pas l’impression de me détacher. Je les aimais, mes clients. Pendant que je baisais avec l’un, je ne me sentais pas mal de penser à mon mari… ou pas. Souvent, après des journées de travail, je remerciais mon corps. Parfois, après trois clients déjà tu as mal, et il faut se rendre à dix… Et quand tu finis ta journée, t’es fière. On est faites fortes.
On parle des femmes, mais as-tu trouvé que ça pouvait être difficile d’être un homme?
Oh oui.
Donc être escorte t’a rendue plus empathique envers les hommes?
Je pense qu’avant je les voyais plus comme des ennemis potentiels, des manipulateurs, j’avais une vision assez négative des hommes finalement, qui a complètement changé. Ils n’ont pas les mêmes difficultés que les femmes, mais ils en ont autant. Ça m’a beaucoup touchée de voir ça.
Il y a un passage dans le livre où tu écris que tu étais, dans ton entourage «la fille qui pouvait tout faire». À quoi fais-tu référence?
Je savais qu’en faisant le choix d’être escorte, je décevrais énormément de personnes. Mes parents me voyaient vétérinaire. J’aurais aimé me rendre plus loin dans mes études, faire une maîtrise, mais je dois accepter certaines limitations. J’ai choisi d’écrire et je sais que ce sera difficile à un certain point. Ce passage-là fait référence aux pressions qui venaient des autres, mais surtout de moi-même. Oui j’ai plus confiance en moi depuis que j’ai été escorte, mais le regard des autres est si important que s’ils voient un défaut, le défaut devient énorme. Ce passage-là disait que oui, les gens attendent beaucoup de moi, mais je m’en impose encore plus.
Peut-on dire que le choix de devenir escorte est né d’une volonté de provoquer du désir, d’avoir de l’attention? Il faut avoir du front pour publier un blogue et un livre comme les tiens.
Je ne pense pas que c’est une affaire de courage. J’ai eu beaucoup de support aussi.
Faut aimer se dévoiler quand même pour faire tout ça?
C’est vrai que le besoin d’attention que comblait le fait d’être escorte s’est transporté dans le livre, et le blogue permet une interaction directe avec les gens.
As-tu peur d’être piégée dans une image qui pourrait ne plus te correspondre dans le futur?
Ça ne me dérange pas d’être vue comme ex-escorte, c’est une expérience qui a été très déterminante pour moi. Ceci dit, c’est vrai que je me pose des questions par rapport aux autres projets que je vais avoir. Ce serait facile que j’écrive sur le même thème, ou mes expériences de webcam, mais ça me catégoriserait davantage. Je suis fière de l’autobiographie, mais je ne considère pas ça comme une œuvre littéraire à part entière. Je me demande comment on va recevoir mes prochaines publications… Ça dépend de moi, des choix que je vais faire.
par Evelyne Côté / photos Stéphane Berthomet et Joseph Elfassi pour Transit Éditeur








Excellente questions et bonne entrevues.