On connaît Cendrillon comme si on l’avait nous-même tricotée. Bienheureuse jusqu’à la mort de sa tendre mère, la petite Lucette tombe sous le joug d’une marâtre plus bitch que Joan Collins en épaulettes, flanquée de deux harpies bonnes à rien en guise de filles.
Un jour, une fée marraine qui a un sens inné du timing l’habille et lui passe un char. Notre souillon tachée de cendres, qui passe son temps à ramasser ses cruelles demi-sœurs, peut donc s’échapper le temps d’une soirée pour aller danser au palais. Le prince en pince pour elle et personne d’autre, conserve l’une des chaussures de la belle perdue dans sa fameuse course au couvre-feu de minuit, et finit par la retrouver. Car en plus d’être humble, belle et obéissante, Cendrillon a des pieds incroyablement menus.
Bref, elle a tout pour elle, sauf de la personnalité. Mais sa patience et ses autres vertus finissent par être récompensées, et elle se marie à son prince charmant. Aww.
Certaines versions du conte sont plus gore que d’autres : Charles Perrault dans ses Contes de ma mère l’Oye (1697) constitue le juste milieu entre Walt Disney et les frères Grimm, qui eux font couper les orteils et les talons des disgracieuses demi-sœurs pour tenter de tromper le prince, et crever leurs yeux fourbes par les amis pigeons de Cendrillon. Ha! 
La mise en scène du Cendrillon de Massenet, présenté ici par l’Opéra de Montréal pour la première fois en cent ans – oui cent ans! – préserve un libretto qui suit à la lettre la trame classique qu’on connaît, mais surprend par sa facture visuelle. Complètement éclatés – pensez Grease adapté par John Waters -, les décors et costumes sont parmi les plus recherchés de l’Opéra récemment, et placent Cendrillon en pleines fifties américaines, entre le robot-culinaire tout neuf et les jupes circulaires rose nanane.
Après la scène du bal, ici recapturée au Palace, un club qu’on aurait pu retrouver dans un Bugsy sur l’acide, un Dick Tracy à paillettes ou, plus près encore, dans la scène finale de The Mask avec Jim Carey (!), on a même droit à des retrouvailles amoureuses au ciné-parc, dans une grosse Buick jaune postée face à un écran qui nous bombarde de noces de princesses modernes, Grace Kelly en tête. Puis, soudainement, c’est le mariage de «Pierrette et Marcel» qui défile en super 8 durant une bonne demi-douzaine de minutes… Parce que toutes les femmes sont des princesses le jour de leur mariage? Assurément.
Rempli d’humour et de fantaisie, voire de loufoque, le Cendrillon des concepteurs Renaud Doucet et André Barbe épate beaucoup par ses couleurs, et pas mal par son interprétation. La mezzo-soprano Julie Boulianne, qui incarne Cendrillon, est fragile juste ce qu’il faut, mais on a surtout aimé les aigus de la fée marraine (Marianne Lambert, soprano) et la dégaine de la marâtre (Noëlla Huet, mezzo).
Pour ce qui est de Pandolfe, le patriarche complètement dénué de colonne vertébrale qui se fait constamment terrasser par sa seconde épouse et ses belles-filles, on comprend pourquoi Disney l’a écarté de l’équation il y a une soixantaine d’années. Un peu de tonus, que diable! Le manque de projection du baryton de Gaétan Laperrière, qui l’incarne, nous fait pester contre ce flanc-mou fait homme.
Mention spéciale aux wannabe princesses qui font étalage de leur souplesse tout en maniant le fer à repasser ou le bébé. On n’a jamais autant vu d’entre-jambe à l’opéra!
Cendrillon de Massenet est présenté jusqu’au 3 juin à la salle Wilfrid-Pelletier.
par Evelyne Côté / photos Sabrina Ratté









