GOD SAVE LA VILLE-REINE

Depuis plusieurs années déjà, l’intérêt pour le punk rock des années ’70 ne cesse de se renouveler. Bien que ce soit toujours New York et Londres qui se trouvent au cœur de l’interprétation historique, certaine autres villes méritent qu’on s’y attarde, si ce n’est pour découvrir quelques personnages fascinants.

C’est exactement ce que nous propose l’auteure Liz Worth avec son livre Treat me Like Dirt : An Oral History of Punk in Toronto, 1977-1981, avec qui j’ai eu la chance de m’entretenir.

L’idée que quelqu’un écrive finalement un tel livre n’est guère surprenante puisque des groupes marquants, Toronto (et Hamilton) en a revendre, que ce soit The Diodes, The Viletones, Simply Saucer, Teenage Head ou The Forgotten Rebels. C’est donc ces groupes (et quelques autres) que l’on retrouve dans le livre, même si plusieurs autres formations existaient et sont à peine mentionnées. «Ce n’est pas une histoire définitive, explique Worth, il y avait d’autres groupes desquels j’ai choisi de ne pas parler car il m’aurait été impossible de tous les suivre. Les groupes qui sont dans le livre, je les ai choisis parce que je les aime, mais aussi parce qu’ils me permettaient d’avoir une histoire».

D’ailleurs, la volonté de raconter une histoire semble être au centre des préoccupations de l’auteure. Bien que le livre repose uniquement sur des témoignages, ceux-ci sont assemblés de façon non seulement à respecter une trame chronologique, mais également dans le but de maintenir une intrigue, comme pour un roman.

Puisqu’une multitude de points de vue sont confrontés, on s’aperçoit non seulement que les interprétations des évènements diffèrent d’un individu à l’autre, mais aussi qu’une forte rivalité divisait les groupes. Alors qu’aujourd’hui, les groupes et les individus semblent cohabiter dans une attitude d’ouverture et de collaboration, ce n’était pas le cas à l’époque. Une situation qui a surpris l’auteure qui l’explique en partie de cette façon : «C’est assez facile maintenant de faire tout soi-même. Autrefois, il fallait plutôt se battre pour obtenir l’attention d’une compagnie de disques… et il n’y en avait pas beaucoup. Les groupes devaient rivaliser pour profiter des moindres ouvertures». Le plus étonnant, c’est qu’à la lecture du livre, on réalise que même après 30 ans, ces rivalités subsistent toujours.

Parallèlement à ces rivalités, la violence semble avoir été omniprésente et le lecteur la croisera pratiquement à chaque page du livre. Comment les protagonistes perçoivent-ils cet aspect aujourd’hui? «Il semble que lorsque la violence demeurait symbolique, c’était OK., répond Worth, mais quand cette violence est devenue réelle, certains on décroché».

Heureusement, malgré ces aspects négatifs, la scène torontoise fut aussi un exemple de dynamisme et de créativité. Pendant une courte période, des jeunes gens ont littéralement réinventé leur propre vie au rythme d’une nouvelle musique et on comprend à la lecture de leurs témoignages que cette courte période a marqué le reste de leur vie. Certains, par contre, ont été plus marqués que d’autres et le livre permet de constater que nombreux sont ceux qui ont laissé leur peau dans l’aventure ou n’en sont jamais complètement revenus. On pense entre autres à Steven «Nazi Dog» Leckie des Viletones, qui sent encore le besoin d’affirmer constamment que son groupe était le meilleur de tous, ou à Mike Nightmare, le défunt chanteur de The Ugly, particulièrement doué pour l’autodestruction.

Au-delà de ces personnages, il reste quand même une scène et un tas d’évènement excitants. Quand on lui demande quel est l’évènement qui a le plus contribué au développement de cette scène, Worth, qui n’était même pas née à l’époque, répond que plusieurs des personnes rencontrées lui ont signifié que le passage des Ramones a été déterminant : «C’est là que les gens ont commencé à se reconnaitre, à s’identifier». Elle souligne également l’ouverture du Crash ‘n’ Burn (un espace de concerts opéré par les membres des Diodes) et le concert qui a réuni les Viletones, les Diodes et Teenage Heads au Colonial Underground et qui a donné lieu à une méga bagarre contre les bouncers de l’endroit.

Et pourquoi s’arrêter en 1981? «Au début, je ne savais pas ou mon histoire s’arrêterait, mais à un certain moment, il est devenu clair que ce devait être en 1981. À ce moment, la majorité des groupes se séparent, plusieurs individus quittent la scène, la drogue fait des ravages et une nouvelle génération de groupes apparaît». Cette histoire se termine donc à ce moment, mais la grande histoire du punk torontois, elle, se poursuit. On espère maintenant qu’un auteur aussi intéressant nous permettra de croiser Youth Youth Youth, Direct Action et Sudden Impact dans un livre consacré à la scène hardcore torontoise des années ’80.

Liz Worth, Treat Me Like Dirt : An Oral History of Punk in Toronto and Beyond, 1977-1981, Bongo Beat Books.

par Francis Dugas / photos prises dans le bouquin, par Ralph Alfonso et Ross Taylor