PRENDRE LA FUITE

Il y a des musiques qu’on écoute pour faire la fête et oublier qu’on se désintègre; d’autres qui nous remuent là où ça brasse, où ça blesse. Il y a des bands de jolies faces, qui agissent comme un baume superficiel sur des plaies d’ennui. Et il y a des bands de cœur, qui tombent pile sur nos états d’âme.

J’avoue que si Le Husky a séjourné assidûment dans mes oreilles, il n’a jamais été une pièce de choix dans mes partys. Une affaire d’écouteurs, de bulle, d’ongles sur tableau noir intérieur. «J’ai peur de mourir comme un chien/ abandonné des miens/ misérable au petit matin» sur fond alarmant de synthés stridents, c’est pas les Black Eyed Peas, on s’entend.

«Le premier album, c’était vraiment un cri de 40 minutes. J’adore le disque et je le fais encore en show, mais j’espère ne jamais refaire un disque comme ça», avance Yannick Duguay, alias le Husky, au sujet de Chanson moderne pour cyniques romantiques, pendant que notre Raph le photographe prépare ses bobines. «Je suis allé chercher ces émotions-là à des endroits tellement souffrants, qu’il faudrait que je repasse par-là pour reproduire le même spectre d’émotions. J’aimerais mieux pas.»

Dans cette période, Yannick a fini de grandir à Saint-Jean-sur-Richelieu. Il a déjà passé 20 ans, il bosse à deux pas de chez lui dans une fruiterie alors qu’il a en poche des diplômes en arts visuels et en littérature, et se sauve régulièrement de son boulot à coup d’excuses anodines pour enregistrer des airs qui le prennent soudainement devant le présentoir à tomates. «Je mangeais sur les heures de job pour pouvoir dévouer mon lunch à ma musique. C’était du 24/24; c’était urgent.»

Le démo qui en ressort, il le grave lui-même sur cd à partir de son ordi pour renflouer les stocks à L’Oblique, coin Marie-Anne et Rivard, chaque fois qu’on l’avise qu’ils sont épuisés. Puis, les tounes commencent à tourner solide à CISM. «Quand tu commences, souvent tu ne connais personne. C’était mon cas. Je pouvais juste compter sur moi-même, et quelques amis musiciens pour remplir des trous.»

De toute façon, il a la couenne dure, Le Husky. Habitué à être cassé, à faire beaucoup avec beaucoup moins. «En arts visuels, fallait monter des projets assez élaborés avec des riens, et pas une estie de cenne.» Mais le domaine le lui rend éventuellement bien. Le peintre et désormais auteur Marc Séguin avance le cash comme co-producteur, de pair avec Dare to Care qui à ce moment-là est sur le point de lancer sa faction franco Grosse Boîte, le label qui l’endosse encore aujourd’hui. Côté équipement, la base est assurée par ce qu’il a accumulé en tant qu’autodidacte comme concepteur sonore pour pièces de théâtre.

«Le fait d’avoir un label a beaucoup aidé pour sortir de chez nous, habiller toute l’affaire.» Sa grande inquiétude à ce moment-là, c’est de produire de la musique de chambre, dans le mauvais sens du terme. En d’autres mots, éviter l’image du geek prostré sur sa musique dans sa chambre à coucher. «Y’avait une vague sur Myspace, et c’était important pour moi de me dissocier de ça.»

Deux ans plus tard, Le Husky prend La fuite. «Avec celui-ci, je voulais m’éloigner du premier album. J’ai été associé à une mélancolie une peu braillarde [nous on dirait déchirante] et je voulais que la définition mon projet soit plus vaste. Pas juste rejoindre le monde qui pleure, t’sais.» Il rit. «En même temps, les albums d’artistes trop heureux, ou qu’on appelle “de la maturité”, ce sont ceux que j’haïs systématiquement. Même Mara Tremblay l’a fait, et j’ai pas aimé ça. Le cliché d’aller vers la lumière, ça me gossait.»

Ce second album en trois ans, sans être douché de bons sentiments, il est pas mal plus chillax, plus varié en effet. En partie parce que Yannick a donné carte blanche à Vincent Blain de L’Indice à la réalisation. «L’Indice, c’est pas loin de mon univers. Mais c’était un maudit gros défi de le laisser aller parce que je suis habitué de tout contrôler, tout le temps.»

Sur La fuite, la voix du Husky change. Le cri du cœur est remplacé par des voix de tête, de conteur d’histoires. Les percussions sont à l’avant-plan, galopantes et fines. On reconnaît toutefois les synthés-violons et les montées dramatiques qui vont avec, ses textes un peu décalés, comme écrits de la main d’un enfant trop intelligent pour son propre bien.

«Je voulais explorer le côté edgy de l’enfance. On a une vision publicitaire des l’enfance, de kids tout candides qui font des tâches sur les planchers avec leurs bricolage pis sont donc cute… Mais y’a un côté trash à l’enfance, quelque chose de chaotique», dit celui qui a choisi son nom à cause d’une morsure de chien subie tout petit, mais aussi parce que «le husky est à mi-chemin entre le loup et le chien, entre la domestication et le côté sauvage. On ne se sait jamais de quel bord il va tourner.»

Et ses peintures? Il en a fait un autodafé à la Gainsbourg? Quasiment: «J’ai pas mal tout détruit. J’avais un idéal pictural placé si haut qu’il était pratiquement impossible à atteindre. J’étais très impatient. Et honnêtement, juste penser vivre de la peinture, c’est décourageant. Même les meilleurs au Québec sont anonymes, et trouve ça important d’avoir une sorte de reconnaissance. Autrement c’est pathétique. L’artiste maudit qui sera reconnu après sa mort, c’est juste… poche. La musique, même pour les gens qui ne connaissent pas les codes, c’est rassembleur. Pas besoin d’avoir lu l’histoire de l’art contemporain pour apprécier. C’est plus viscéral.»

La fuite? Chassez le naturel, et il revient au galop.

Album disponible le 20 avril. En tournée un peu partout au Québec d’ici Les Francos, et le 16 mai au Quai des brumes.

par Evelyne Côté / photos par Raphaël Ouellet