«Foutrement parle d’un amour dont l’interdit altère sa pureté», écrit Virginie Brunelle à propos de sa pièce. Comme l’œuf ou la poule, on a beau se demander si la douleur de l’adultère vient avant le tabou ou si le tabou vient avant l’adultère, l’œuvre de danse ne sert ici qu’à illustrer le phénomène.
Un danseur et deux danseuses, tous trois tiraillés par l’idée d’un amour partagé, nous communiquent par de véritables allégories mystiques gestuelles… une énième histoire de l’amour. Celle-ci est touchante, rafraîchissante – elle bouleverse. Même exploités pour l’éternité, les cul-de-sacs de l’amour ne cesseront de faire pondre de l’inédit.
En épaulettes de hockey et en sous-vêtements, les interprètes entament la pièce en sautillant nerveusement sur leurs chaussures de ballet, nous regardant droit dans les yeux, en souffrance, à la fois impassibles et fragiles. Ces petits gestes incompréhensibles, répétés comme une compulsion dont le sens initial s’est érodé, font éclore en nous la beauté absurde des codes de l’amour. Et notre éternelle disponibilité à les répéter. À quel point l’on se porte volontaire pour être en première ligne dans un combat peut-être perdu d’avance. Ici, les interprètes sont justement comme des petites machines de guerre qui s’affolent devant un sort malgré le pressentiment de sa fatalité.
Simon-Xavier Lefebvre joue l’homme, celui qui tombe sous le charme de l’une, puis de l’autre. La première femme – la victime à première vue, est interprétée par Isabelle Arcand, Mais tout le monde se lance à corps perdu vers un sort où il faudra se briser pour grandir et apprendre. Claudine Hébert est celle qui apparaît dans le décor pour perturber un amour que l’on aime à croire initialement intact.
Foutrement est aussi une histoire qui avance tout droit dans le temps. L’amour y est divisé en étapes, identifiable, presque comme des archétypes. On nous présente de façon linéaire la rencontre de deux êtres, la séduction, l’essoufflement, les impasses… Un homme rencontre une femme, s’y donne à fond, puis en rencontre une autre. Il ne sait pas quoi faire, ne peut que s’y donner aussi, et est pris avec un problème. Il ne sait comment gérer un amour à trois sans perdre le sentiment d’exclusivité offert à chacune. Désespoir, obstination, halètements, agitations et isolement, toutes ces difficultés sont infligées à chacun des protagonistes de l’histoire, et on sait que tout le monde est innocent, souffrant, condamné.
Aux balbutiements de son expérience de chorégraphe, Virginie Brunelle traîne pourtant l’embryon sa nouvelle pièce depuis un petit bout. «On avait présenté Danse buissonnière en septembre 2008, un duo de 10 minutes, avec Isabelle et Simon. Le thème était le même. C’était là, et on voulait l’exulter. C’est devenu la première scène de Foutrement.» Avant ça? Virginie n’a monté que deux pièces aux titres déjà évocateurs, Les Cuisses à l’écart du coeur et Gastro affective (qu’elle ne considère pas comme un produit fini), toutes deux ayant été prises sous l’aile du chorégraphe de renom Dave St-Pierre, et ainsi obtenu visibilité et reconnaissance.

La danse, par la singularité de son langage, transforme les humains en petits chats, et on observe leur réalité avec des yeux nouveaux. L’art ici arrache avec grandiose le spectateur à la spécificité de ses problèmes personnels, et vient plutôt unir ceux-ci à un problème plus gros, plus universel, plus fatal. Malgré le fait que Foutrement raconte une histoire précise – celle de l’amour à trois –, on peut, sans avoir nécessairement vécu l’amour ainsi, greffer notre propre expérience à ces gestes symboliques, et contempler les problèmes de l’altérité, du don de soi, de la jalousie et de la possession sentimentale dans leur universalité.
«L’amour est une quête universelle et éternelle, me dit la chorégraphe. Ici, on parle d’adultère. C’est parti d’une vraie histoire, une peine, mais après on s’en nourrit, et on va chercher ce que chaque interprète a à dire. Avec leur propres expériences, les danseurs viennent nourrir la pièce.»
Foutrement, de Virginie Brunelle, joue au Théâtre La Chapelle du 6 au 11 avril.
par Félix Dyotte / photos par Sabrina Ratté







