EVELYNE À BROOKLYN 3/3

En vacances à New York, la comédienne Evelyne Brochu (la tentatrice bombshell de Mirador? la Jolianne d’Aveux? la meilleure amie dans Polytechnique?) nous livre un journal d’impressions. Dans cette dernière de trois parties, Evelyne boucle la boucle de ses idées sur le cool.

ENTRETENIR LE MYTHE

Il y a aussi cet autre aspect de l’âme new-yorkaise : les New-Yorkais sont décomplexés. Personne ne s’excuse d’être là, de s’adresser la parole, d’intervenir. Et personne non plus ne grinche quand un touriste aux jeans remontés dans la craque, arborant trop fièrement un chapeau safari, demande son chemin à un quidam local. C’est comme ça et c’est merveilleux. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles «ça se passe». Tout se peut, donc tout arrive. Chaque résident de la ville en est conscient. Conscient d’être figurant ou momentanément acteur principal dans cette grande fresque citadine. Chaque musicien du métro, chaque fille tatouée, chaque magasin doté une mission beaucoup trop précise (genre salon de coiffure spécialisé en coupe de cheveux courtes pour filles), chaque bar impossible, chaque New-New-Yorkais débarquant dans la ville, enivré d’espoir, chaque touriste déboussolé, TOUS entretiennent le mythe.

Nous avons plus de pouvoir sur les choses que l’on pense. Reprenons l’exemple de la fête : un même party, peut d’un côté, avec un minimum de bonne volonté, lever comme c’est pas permis, où inversement, être ennuyant à mort. Même musique, même monde, même lieu, ce n’est qu’une question de décision. Eh bien je crois que chaque personne faisant partie de ce qu’on l’on appelle New York, sans le savoir, décide que tout y est possible. Je dis «sans le savoir» car il y a aussi toute l’appréhension générée par le fort marketing inconscient du bouche-à-oreille. Quelques exemples : «Tu vas voir, c’est le cœur de l’Amérique, tu va sentir son pouls.» Et autre «C’est de la magie pure cette ville.» Que l’on pourrait comparer dans la métaphore du party à des phrases du genre «C’est l’événement de l’année, tout le monde va être là» et autre «À soir, ça va être malade-mental.» Même le pauvre Guy, qui avait tant le goût d’être tranquilos ce soir là nous à quand même boosté d’un savoureux «This city is where it’s at.»

Ce n’est donc pas un lieu précis, un look précis, un quartier en particulier, un musée avant-gardiste, un bar karaoke rock où l’on chante accompagné d’un band,  c’est l’ensemble hallucinant de toutes ces choses.  C’est en fait l’infinité de lieux de quartiers et de looks. C’est que cette vaste et hétéroclite (permettez-moi d’utiliser le très uncool mot «faune»…) c’est donc cette vaste et hétéroclite faune plus grande que nature qui vous invite à trouver votre place au cœur de la fête. C’est ça New York. Je me suis trompée, je cherchais un cool esthétique, figé dans une expression concrète. Résignée, j’ai cru que le cool était fuyant, telle une couleuvre, et que les plus avant-gardistes new-yorkais, n’étais qu’en tête de file d’une grande chasse interminable. Il est vrai que le vrai cool, ici, bouge, sans arrêt, se déplace, saute d’une place à l’autre, bondit d’une personne à l’autre, et l’espace d’un instant complètement déroutant vous choisit, se pose sur votre épaule, et repart de plus belle comme un animal inépuisable. Mais ce n’est pas un reptile, c’est un vent de possibles. Il touche à tout, est partout. Qu’on se le dise, même cet article, parce qu’il a été écrit ici, est cool.

par Evelyne Brochu / illustration par Agathe Bray-Bourret

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