À la retraite, Maria Callas donne des leçons de chant à d’ambitieux élèves, devant public. Des Master Classes. Le public, c’est nous, et plutôt que d’assister à un véritable échange et à un partage de savoir, on se fait lancer la prétention et l’histoire d’une intéressante diva en plein visage. Les Leçons de Maria Callas, présentée au Rideau Vert en ce moment, une mise en scène de Denise Filiatrault.
De petites interactions avec le public, de petites interventions inusitées remettent le rôle de l’audience dans la pièce. Humour, tragédie, sentiments de grandeur, bien des éléments qui, combinées donnent ce sentiment d’une pièce à formule gagnante. Haute en couleurs, certes, mais peut-être un peu didactique.
Des étudiants montent donc sur scène, terrorisés, attendant avides que la diva leur insuffle quelque conseil, quelque signe pour faire d’eux de futurs génies. Elle, trop absorbée par sa propre vie, ne sait que partager son savoir et son expérience de façon égocentrique, ne s’éloignant d’elle-même comme centre de référence que trop peu, écrasant la soif anonyme des chanteurs sous l’épique de sa biographie. Cette façon bien académique de se livrer corps et âme à une autorité suprême est non sans rappeler l’armée, mais aussi la présence de Denise Filiatrault elle-même à Star Académie, l’année passée… La mise en scène prend donc une teneur bien personnelle.
Les pièces à formule gagnante ont parfois cette chose un peu rasante qu’elles ne laissent pas trop place à la maladresse humaine, au banal, à l’erreur… Dans une ambiance dramatique et intense, Callas déballe parfois des éléments de sa biographie à la manière d’une mitraillette un peu cauchemardesque et on sent le côté garoché de la chose, la nécessité de passer les grands moments de sa vie en revue. Quand on m’en met plein la vue, parfois je ferme les yeux. Réflexe…
Ceci dit, la performance de Louise Marleau était essoufflante mais époustouflante. Une grande dame à grande présence, qui a joué avec étoffe et grâce ces longs discours de manière à plaire au grand public. Une diva à l’American Dream: vous connaissez cet archétype de le fille présentée comme pas trop belle (Callas? [sic]), qui était toujours mise en second plan à l’école et qui a travaillé plus fort que tout le monde pour en arriver là où elle en est, saignant des pieds dans ses mauvaises chaussures pour se rendre à l’école à l’avance. Comme si le véritable motif de l’artiste était de réussir, de prouver que l’on n’est pas second mais bien premier… Une dure leçon pour ceux d’entre nous qui tentaient de s’éloigner de l’esprit jock de compétition et de ne pas faire de l’apprentissage artistique une partie de football… Ce que j’ai toutefois trouvé touchant, c’est que subsistait toujours une sorte de dérision de cette prétention sans borne d’être réellement sur-humaine, et aussi cette impossibilité pour la cantatrice au sommet de son art de se débarrasser des petites blessures idiotes que lui relancent sans cesse son passé… La gloire qui sublime bien des choses, mais jamais les fondations tristes et disgracieuses du mythe.
Tout compte fait, cette pièce a suscité en moi beaucoup de rires et de tendresse devant ce phénomène qu’est ce personnage réinventé de la Callas, jusqu’à la finale, qui m’a carrément choqué. Une sorte de discours sur le statut sacré de l’artiste, sur tout ce qu’il apporte à la société, sur la noblesse de sa mission. Ce vain espoir de l’artiste de recevoir le réconfort qu’il demande par rapport à ce qu’il fait, ce besoin hystérique d’expliquer au monde entier qu’il est indispensable est pour moi un acte dénué de sens. C’est une question que l’artiste doit se poser à lui-même, mais ne peut trouver à l’extérieur de lui. Et les plombiers, et les agriculteurs, et les hommes d’affaires, n’ont-ils pas eux aussi une forme de reconnaissance et d’amour qu’ils ne parviennent pas à trouver dans leur métier et envient notamment aux artistes?
par Félix Dyotte






