BLING SUR LA GOLD COAST II

Exit la capitale du Ghana et son bitume. S’enfonçant dans la jungle africaine, la journaliste Elise M se frotte aux descendants de la puissante tribu des Ashantis. Les malheureux sont aux prises avec les effets secondaires dévastateurs d’une exploitation minière à ciel ouvert. Suivons la reporter qui sautille pour éviter les flaques de boues au cœur de la région affectée.

LE REVERS DE LA MÉDAILLE D’OR

Le Canada est incontestablement le-plusse-meilleur-pays-au-monde. Quand je subis une déprime passagère à Montréal, je traverse la rue pour aller au dépanneur m’acheter un pot de crème glacée et un magazine de fille. Ici à Tarkwa, ville minière nichée dans la «forest belt» ghanéenne, il n’y a rien de tel. Je cherche une boutique pour acheter une bouteille d’eau avant d’aller m’échouer dans une chambre de motel crade. Je croise des gens au visage gris, harassés, sales. Je veux me cacher et cesser de subir leurs regards, au moins pour la nuit. Je me sens coupable.

Pas parce que j’ai gagné à la loterie génétique, que je suis Occidentale et qu’une carte de plastique me permet d’obtenir à peu près tout ce que je veux. Non. Parce que le Canada est un grand champion international du secteur minier et qu’on est tellement bien chez nous qu’on devrait donner l’exemple. Pour être politiquement correcte, je devrais dire que j’encourage l’industrie à rehausser ses standards d’excellence en matière de responsabilité sociale.

ON EST MOINS PIRE QUE LES SUD-AFRICAINS, PAR EXEMPLE

Quand tu creuses un trou de presque deux kilomètres de long par 700 mètres de large à travers une plantation de cacaoyers, tu peux t’attendre à ce que le ruisseau qui passait par là soit détruit. Quand il est la source d’eau potable de la population et que tu creuses 46 trous similaires, tu te doutes que les gens vont avoir soif. Quand, après avoir creusé un puits tu te rends compte que l’eau qui en sort est contaminée aux métaux lourds, ça va mal. Alors que la compagnie canadienne envoie un camion-citerne pour approvisionner les villages affectés, les Sud-Africains ne le font pas. L’histoire ne dit pas qui va payer pour la livraison quand la mine sera fermée d’ici cinq à dix ans, et le boss de la compagnie non plus. Il a refusé de répondre à cette question.

L’intérêt que portent les Canadiens à la bonne réputation de leurs entreprises à l’étranger ne fait pas que des heureux, à commencer par Jeremy, 28 ans, ex-agriculteur. Je dis ex-agriculteur parce qu’aujourd’hui il ne peut plus travailler. Il a été blessé par balle au cours d’une manifestation contre une mine canadienne. L’armée a tiré dans le tas. Il a frôlé la mort, ses intestins lui sont sortis par le ventre. Les médecins ont réussi à le recoudre, même si le résultat n’est pas joli. Il n’a reçu aucune aide financière, rien. Les habitants de son village ont dû se cotiser pour payer l’hôpital. Aux abords d’une mine sud-africaine, un cas similaire a eu lieu et les frais d’hôpitaux ont été pris en charge par la compagnie minière sud-africaine. L’important pour les Canadiens, c’est leur réputation. Ils ne veulent pas être mêlés à une affaire pareille. Les bavures des forces de l’ordre ne les regardent pas, même si la compagnie a fait don à la communauté d’un poste de police flambant neuf de quatre étages.

Au Ghana, 60 % des compagnies qui opèrent des mines d’or à l’échelle industrielle sont cotées à la bourse de Toronto. À travers nos REER et nos fonds de pension, nous finançons ces opérations. Dans le monde, 80 % des compagnies minières juniors, c’est-à-dire celles qui trouvent et mettent en valeur des gisements avant d’être achetées par des compagnies aux reins assez solides pour procéder à l’exploitation commerciale, sont canadiennes. Heureusement, plusieurs citoyens profitent du projet de loi canadien en préparation concernant la responsabilité sociale des entreprises extractrices à l’étranger pour mettre de la pression sur leurs élus. Ils veulent s’assurer que ces entreprises pourront être tenues responsables de leurs actes devant les tribunaux canadiens.

Attention, il ne s’agit pas d’être enragé comme un éco-terroriste ovo-lacto-végétarien et de rejeter l’industrie minière en bloc. Il n’y a pas que du mauvais dans ces projets pharaoniques. Les ressources naturelles africaines sont indispensables à nos sociétés occidentales. Pour les extraire, il faut être organisé et rassembler des sommes gigantesques. Mettez au moins 500 millions pour une mine d’or.

Non, le vrai point positif, s’il existe, réside dans la façon dont l’État va utiliser le secteur minier comme un levier pour développer l’économie. Il faut faire confiance aux leaders ghanéens pour qu’ils négocient un taux d’imposition acceptable avec les compagnies. Il faut aussi qu’ils se servent des mines pour inciter les entrepreneurs de chez eux à développer des activités économiques connexes.

Le Canada s’est industrialisé à l’aide de son secteur minier vigoureux. Qui est-on pour critiquer les Ghanéens alors qu’ils utilisent leurs ressources naturelles pour sortir du tiers-monde ?

Je me suis laissée emporter et je promets solennellement d’être moins rabat-joie et d’écrire un billet plus sexy/fun la prochaine fois.

par Elise M