KYLIÁN MYSTIQUE

La fin d’une Soirée Kylián aux Grands Ballets canadiens, ça impose un petit moment de silence, suivi d’une longue discussion. Sara BB et Félix Dyotte ont erré dans les rues en revenant du Théâtre Maisonneuve, se nourrissant de leurs impressions mutuelles et de leurs analyses de novices…

Le chorégraphe tchèque Jiří Kylián revisite le ballet de manière contemporaine depuis les années 70. Il vacille librement mais rigoureusement entre tradition et nouveauté.

Sara: Dis-moi, comment t’as trouvé ça, la première partie, Symphonie de Psaumes?
Félix: Une grande scène, un éclairage onirique, huit couples alignés dans un décor bourgeois, des tapis sur les murs, un décor malgré tout magnifique qui nous préparait à quelque chose de retenu et de froid, non? Mais tu as vu avec quelle grâce ils ont illustré les ébats amoureux, dans toute son universalité, il y avait vraiment quelque chose de touchant et de divin, Seigneur Jésus! Mes préjugés sur le ballet sont tombés aussi gracieusement que ces danseuses qui s’affalaient sur le sol — symbolique meurtrière de l’abandon ou du désespoir… sur la musique d’Igor Stravinski, en plus!
S: J’ai trouvé le décor un peu austère, mais ça ne faisait qu’amplifier la grâce (religieuse?) de la chorégraphie. Pour moi, ça évoquait le communisme, peut-être à cause de l’austérité justement, mais aussi parce que c’est une émotion commune, vécue en groupe.
F: Et aussi comme une forme de reconnaissance envers la vie. Je l’ai senti, moi ça. Ça mettait si facilement en relief des côtés de ma vie personnelle. J’ai un peu projeté ma propre vie sur scène, pour rejoindre les danseurs dans leur langage mystique.
S: Bien d’accord, la grâce, c’est le divin en mouvement. Parlant de mouvement, Kylian a bien su les utiliser. Il y avait vraiment une recherche visuelle entre la représentation de la tension et de la douleur, mais aussi de la douceur dans la tension. Comme si la grâce dont on parlait était un mélange des deux, qu’il ne peut pas y avoir de souplesse sans tensions.
F: Ces couples qui avaient tous la même identité, comme un coeur multiplié, et qui exprimaient une force plus grande qu’eux. Ces hommes sobres qui supportaient fièrement ces femmes flamboyantes aux gestes comme des vagues…
S: C’était comme tu disais une même histoire décuplée, mais aussi décalée. Les couples se suivaient et se devançaient en mouvement, pour créer une sorte de canon visuel.

F: Et Bella Figura, ça t’a fait quoi?
S: J’ai trouvé ça vraiment cinématographique et aussi, exploratoire. Dans le sens où, dans cette pièce, le chorégraphe a vraiment poussé la mise en scène une coche plus haut. L’utilisation du rideau de scène pour créer des cadres, par exemple, et faire en sorte que le regard du spectateur soit dirigé.
F: Oui, ces étranges créatures nu-ventre, avec leurs fabuleuses robes rouges, elles semblaient faites pour l’amour.

S: Moi je trouvais qu’elles/ils avaient l’air de tulipes rouges printanières évoquant passion et douleur à la fois. Et je sais que mon impression aurait été tout autre si les jupes avaient été bleues. Encore une fois, la grâce du mouvement avec le clash du rouge vif ne peut donner lieu qu’à des illusions de passions, forces et tiraillements, donc, comme tu dis, à l’amour.
F: Cette deuxième partie m’a surpris, parce qu’elle poussait ce ballet «néoclassique» beaucoup plus loin, par rapport au début.
S: Peut-être que ça semblait un peu éparpillé parce que le concept de la danse était une réflexion sur l’art, quand ça commence, et quand ça finit. Et donc, ça justifie le jeu sur les limites de la scène. Et le repoussement du cadre fixe, de la rigidité de l’art justement.


F: Et ça s’est terminé en pastiche du ballet classique, avec Six Dances
S: Un pyjama party d’aristocrates poudrés. Aussi une légèreté qui faisait du bien après la lourdeur des deux autres danses. Un brin burlesque, vaudeville pour faire rire la masse, et ça marche. On s’est pêtés les bretelles.
F: L’émoi, l’envoûtement et le rire. Qu’est-ce que tu veux de plus…

Soirée Kylián au Théâtre Maisonneuve, reste les 25, 26 et 27 mars.

par Félix Dyotte et Sara BB