PAS BESOIN DE GRIL…

Jusqu’au 3 avril (pas vraiment, il y a des supplémentaires), Lorraine Pintal nous offre ce classique de l’existentialisme au TNM. Pour l’occasion, on vous déverse pèle-mèle nos réflexions à quatre mains sur ce spectacle froid et anguleux, mais aussi sur l’oeuvre elle-même, à l’image de la cérébralité de Sartre, tout en se perdant dans son monde un peu…

LE TON

Une agressive froideur s’installe dès les premiers mots échangés dans la pièce quand Garcin (Patrice Robitaille) entre en enfer (illustré ici comme un salon style Second Empire) et se renseigne sur sa nouvelle demeure auprès du garçon d’étage, incarné par Sébastien Dodge. La conversation est irritante, les échanges sont brusques, secs et excédés. Inès (Pascale Bussières) arrive avec la même mitraillette dans la voix, amplifiant l’esthétique crispante de la conversation. On a mal à la gorge pour les acteurs, et on se dit, oui, d’accord, l’enfer c’est les Autres, si ce sont ces Autres-là (là je ne parle pas du jeu, mais des personnages)! Alors qu’Estelle (Julie Le Breton) semble vouloir être illustrée comme la femme superficielle de service, esclave de son image, elle donne à la pièce le minimum de chair et de douceur dont elle avait besoin; sans sa présence, l’enfer aurait été plus lourd et plus taciturne, car la langueur d’une douce voix offre en soi une sorte de délivrance, et un sens viscéral.

LE DÉCOR

Si les acteurs n’ont pas brûlé les planches, le décor a le beau rôle : presque autant frigide et cruel qu’Inès, la scène est une cage que la chorégraphie des personnages redessine sans cesse en soulignant l’absurdité de nos propres mouvements. Notre vitesse, notre lenteur, nos passions: tout se consume et on est alors les spectateurs de notre propre choix: abdiquer en ronflant ou mettre en marche la discussion pour finir par se prendre à bras la tête avec la liberté.

LE MANIFESTE

On le sent dès le début de la pièce, Huis Clos a été conçue pour défendre des idées. Parfois, la rigidité d’une prémisse peut devenir l’Autre de l’artiste, son enfer. Ici, l’art sert le manifeste – l’un dépend de l’autre.  Si Jean-Paul a réussi en tant que penseur, il n’a peut-être pas su s’affranchir complètement en tant qu’artiste, puisqu’il s’était déjà créé un monde philosophique qui ne laisse pas place au hasard, comme cette immense cage en fer.

LA PUB

Le rouge et le noir de la pub nous attirent en enfer. On voulait (sans y croire puisque le texte est venu d’un cerveau qui avait à peine un corps) déguster en direct le dédain de Pascale Buissières et brûler avec elle. Puis, on entend des mots comme des slogans scandés en guise de sorties de secours, des rubans menant invariablement au cœur de ce feu hurlant qui, un jour comme un autre, nous a allumés et qu’on entretient à longueur de vie…

L’AMOUR

La pièce peut lancer des réflexions sur l’échec amoureux. Deux personnes qui dans l’absolu doivent s’admirer ou s’intéresser, ne peuvent nécessairement vivre cet amour sans querelles ou culs-de-sac, pour des questions de représentation de soi, d’attentes, qui transforment dans les idées la nature de l’individu. Le triangle était le choix évident pour la pièce, puisque deux personnes ne peuvent développer une relation quelconque sans le regard d’un Autre qui juge, ressent, pervertit. Cet Autre en amour, ce peut être simplement l’institution du couple, la morale des autres…

L’EXPÉRIENCE

Le texte est le personnage principal de Huis Clos : la (trop?) grande fidélité à la cérébralité de son auteur fait de cette pièce l’éteignoir de la chair et l’allumeuse des consciences. Ici, l’expérience théâtrale devient un exercice contre la fuite : la sourde absurdité de l’existence, la mémoire kafkaïenne, l’engagement de l’auteur qui fut aussi son pilori…Et la guerre : cette expérience mondiale du néant qui n’est jamais terminée.

par Félix Dyotte et Marie-Ève Sabourin-Paquette