La poésie, ce n’est pas seulement un vieux garçon timide avec des jeans délavés et une chemise rayée qui récite en tremblotant un texte indigeste plein d’adverbes et de mots abstraits. Il y a des poètes excitants à Montréal qui vous feront dresser le poil sur les bras et vous donneront envie de vous déshabiller tout nus.
Virginie Beauregard D. est peut-être bien l’une d’eux. Elle fait partie d’une gang d’artistes talentueux qui s’auto-stimulent et enchaînent les événements. «C’est un milieu que je sentais stimulant et qui m’a fait comprendre que je faisais de la poésie. On est devenu amis, on a fait des petits voyages de poésie. La mouvance à laquelle je me suis associée accordait une importance à la performance. La plupart des gens autour de moi qui font de la poésie ont une certaine conscience de la scène; ils viennent de milieux théâtraux et musicaux.»
Avec Grand Corps Malade, Ivy et compagnie, le slam a ces dernières années rehaussé une certaine idée soporifique que le grand public se faisait de la poésie contemporaine, mais comme l’improvisation et les concours de chansons, il fallait ajouter dans les événements cet esprit d’arène bien en vogue, pour pimenter le tout. Virginie a ses réserves: «Le slam ne m’intéresse pas. La grosse différence avec la poésie, c’est que c’est une compétition. Je trouverais ça décevant que pour décrire une oeuvre de poésie actuelle, on soit obligé de s’excuser en disant “Ce n’est pas ce que vous pensez, ce n’est pas ennuyant je vous jure!”»
attends demain
la lune sera ronde
les pieds collés sur l’asphalte
je me fous de tout le reste
mais peut-être pas
on est des enfants avec des casques de moto sur la tête
sous nos vols effrayants
des oiseaux colorés
ressemblent à des brigands
je suis punk et je provoque
comme le petit garçon poli
qui voulait devenir cruel
n’importe quoi
pour cristalliser le toc toc
qui bat toujours plus vite que nous
Léo Ferré disait: «Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie.» (Préface, 1956). Tout comme un concert peut détruire les idées qu’on se fait sur un groupe de musique en écoutant l’album, une mauvaise performance peut décevoir les idées perçues simplement à partir d’un recueil, soyons en avertis. «Il y a assurément des bons poètes qui ne savent pas bien s’exprimer. Tu peux lire leurs livres et être ému jusqu’aux larmes. Ce sont peut-être des gens qui ne sortent pas de chez eux.»
Au mois d’avril de l’an passé, Virginie a vu un de ses poèmes récité par Andrée Lachapelle dans la pièce Dans les charbons, lors de la réouverture du Théâtre de Quat’Sous, après de longues rénovations. Rassemblant des amis poètes et des comédiens de talents, la pièce avait pour mission de célébrer la poésie… Elle s’est retrouvée à signer avec une nouvelle maison d’édition, L’Écrou, qui s’intéresse à prendre une position contre-culturelle face à la poésie conventionnelle. Leur slogan? L’Écrou: pour serrer la bolt à la poésie.
un million d’ailes
se suspendent au soleil
le matin brave la nuit
à coups de fatigue
la vraie voix d’une mégère étranglée
tourne et tombe
devant ma peur
des oiseaux qui respirent
tu me prends sous ton bras bouclier
et m’empêches de regarder de côté
pendant que les heures se trompent de but
«Je vois l’art comme un acte politique. Si tu décris quelqu’un qui mange une crème glacée sur le coin d’une rue, et qu’il échappe une boule, et qu’un chien passe et la mange, pour moi c’est politique, parce c’est s’implanter dans le monde et lui proposer un point de vue. On ne connaît pas l’impact de se qu’on fait. Une idée qui traverse un esprit est susceptible de le modifier. Ma proposition dans ce livre-là est super ouverte. Ce qui m’excite le plus, c’est de voir des gens après mes lectures revenir avec une phrase, et lui accorder un sens tout à fait personnel. Ces phrases, je les donne. C’est un cadeau. D’ailleurs, mon livre est dédié aux amis.»
Virginie Beauregard D. lance son premier recueil de poésie qu’elle a elle-même illustré: Les Heures se trompent de but, aux Éditions de l’Écrou, le 14 mars, à la Casa del Popolo.







