GAINSBOURG: HÉROS ÉROTIQUE

Par où commence-t-on, quand on fait un film sur Serge Gainsbourg? Car des Gainsbourg, il y en a eu beaucoup.

Il y a eu le petit Lucien, qui se fait marteler en pleine Deuxième Guerre qu’il est laid du dedans au dehors, vu sa «sale gueule de juif». L’ado des Beaux-Arts qui se rassure à coups de pinceaux qu’il deviendra quelqu’un par ses toiles, déjà incapable de souffrir l’ordinaire… mais qui échoue ses maths. Le Ginsburg qui rencontre Boris Vian et change son fusil d’épaule de la peinture vers la chanson, et son nom pour un autre plus volatil. Puis, le Gainsbourg au piano, qui gomme ses incertitudes et son mal de vivre d’un look dandy. Le Serge séducteur qui s’en donne à cœur joie, pour ensuite trouver le grand amour avec Jane. Et l’homme à tête de chou, qui finira en Gainsbarre, beauf flétri par l’alcool et gonflé de provocations…

Le réalisateur Joann Sfar a honoré pas mal tous ces passages en la personne d’Eric Elmosnino, qui incarne Gainsbourg dans son «conte» Vie héroïque qui prend l’affiche au Québec vendredi (le film est très bon, en passant). «Conte», ça vient de Sfar, un habitué de la bédé qui a choisi dans ce biopic inventif de recréer sa propre vision du personnage, au lieu de coller à l’exactitude des faits. Une bonne façon de se donner un brin de liberté quand on se frotte à un monstre sacré.

Eric Elmosnino en Gainsbarre

Et là, on retient «monstre sacré» : Sfar use d’un mécanisme de dédoublement sur son Gainsbourg de pellicule pour nous faire comprendre que le grand Serge était toujours hanté par lui-même, affamé de reconnaissance et d’accomplissements mais aussi très exigeant et hautain par rapport à ses propres désirs. Un genre de coke badger qui est à l’ego du poète ce qu’était la cocaïnomanie au DJ Frankie Wilde dans It’s All Gone Pete Tong, et qui l’incite à se lâcher lousse, souvent dans le sens tordu du terme.

Mais surtout, à regarder ce «bioconte», la corrélation entre les amours et l’image de Gainsbourg, qui changent avec une incidence directe sur ce qu’il produit, crève les yeux. (Remarquez, en ce sens Gainsbourg n’est pas plus spécial que qui que ce soit. Je vous défie de faire un de ces quatre l’exercice du décompte de vos amours et amants des dernières années, avec un minimum de recul. Il faut être un peu bouché ou très mal pris pour ne pas constater chacun de ceux-ci constituent des miroirs, parfois un peu déformants mais aux contours assez nets, de ce qu’on voulait projeter ou voir, au moment où on les a laissés entrer dans nos vies.)

Voici donc une chronologie des flirts de Gainsbourg — dont certains disent qu’il allait dans ses chansons jusqu’à parfois sublimer, mais aussi rabaisser ce qui exerçait trop de pouvoir sur lui (notamment les femmes, l’amouuur, et la chanson).

Michèle Arnaud

1957. La carrière de Lucien Ginsburg commence avec de fiers coups de pouce de Michèle Arnaud et de Juliette Gréco. Toutes les deux très influentes, elles constituent deux rivales non avouées mais évidentes : l’une, la blonde Arnaud, se pare de blanc intégral, alors que l’autre, la Gréco, ne porte que du noir.

La première a dix ans de plus que Gainsbourg, se produit au Milord L’Arsouille, l’un des fleurons de la rive droite où elle prône une chanson dite intellectuelle, chante Ferré et Vian, et lance Béart. La seconde naît une seule année avant Gainsbourg mais est de loin son aînée côté expérience de scène, est l’incarnation même du style rive gauche, vite éprise du bouillonnement intellectuel qui s’y trouve, chante Vian et Béart, et lance Ferré.

Avec Gréco

Les deux se le disputent doucement à la toute fin des années 50, après que Gainsbourg eût quitté sa femme (le jeune mariage, on passe vite là-dessus parce que ça vire au freudien : une jeune fille russe, réconfortante et jolie, genre sa mère en plus jeune, enfin on ne sait trop quoi en dire sans en dire n’importe quoi). Arnaud et Gréco ont du flair, et le talent de Gainsbourg les prend littéralement à la gorge.

C’est le Gainsbourg éclipsé par sa plume avant de devenir éclipsant par ses propos, tel que le sera plus tard Gainsbarre, dont il s’agit ici. Celui qui a partagé avec Brel une scène qui chaque soir lui remet à la figure qu’il n’a ni la présence ni le charisme pour percer comme il le voudrait, seul avec ses chansons. Le Gainsbourg encore bien frais dont le regard est voilé d’un petit dédain, mais pas encore de dégoût; celui qui hésite à se jeter en pâture aux autres mais qui aime se faire regarder.

C’est l’époque du Poinçonneur des Lilas, fable de la vie ingrate, et de La Javanaise, qui comme son auteur ne connaîtra que plus tard son immense succès. Puis, trois-quatre ans plus tard viennent le clair-obscur des albums Gainsbourg No4 (Black Trombone, Requiem pour un twisteur) et Gainsbourg Confidentiel (Chez les yé-yé, Elaeudanla Téitéia), remplis de seconds degrés. En 1964 il fait le saut populaire et écrit pour France Gall; il a beau mépriser le yé-yé, le genre sera sa porte d’entrée dans les maisons françaises.

1967. Brigitte Bardot constitue l’apex, le monticule, le pinacle du pouvoir de séduction de Gainsbourg, alors que sa carrière démarre à fond de train. Après avoir baisé des trâlées de jeunes wannabe chanteuses ne désirant rien de plus que de lui chanter la pomme et tâter de sa plume, Serge joue le tout pour le tout avec LA bombe sexuelle de l’époque (beaucoup diraient du siècle). Et il s’y casse les dents. Bardot est encore mariée à Gunter Sachs, son richissime euro-étalon, exige que la première mouture de Je t’aime moi non plus soit jetée aux oubliettes afin de ne pas s’attirer des foudres de son entourage (par-dessus le tonnerre qu’a fait retentir la presse au sujet de ses fréquentations adultères) et largue Serge. En gros, elle choke.

Il aura composé pour elle des chansons à personnages plus grands que nature, comme dans Bonnie and Clyde ou Harley Davidson, mais aussi la presque ridicule Comic Strip. Post-rupture, dans l’année qui suit, il écrira Comment te dire adieu pour Françoise Hardy…

Bref, une tignasse blonde en cascade, une bouche format extra-médium à la pêche, des seins abondants pas refaits et un léger strabisme divergent, ça fait rire les oiseaux, chanter le soleil, rager les filles et pleurer les garçons. Gainsbourg avait-il réellement pensé s’en sortir indemne? Probablement pas. En tout cas, il est permis de croire qu’il testait les limites de son emprise nouvellement acquise sur les femmes, et sur le monde. Car à ce point-ci, la carrière de Lucien lève pas à peu près, et lui est plus qu’heureux d’aller et de venir dans les preuves tangibles de son avancement dans le monde. Initiales BB sur ton cœur et ta carrière, cher.

Laetitia Casta en Bardot

Ceci dit, personne n’aura d’effet aussi irrémédiable sur Gainsbourg que Jane Birkin. Une fois essuyées les larmes d’orgueil pleurées pour Bardot, Lucien Ginsburg vivra une grande et belle histoire d’amour qui nous fait encore rêver. Glamour mais pas superficielle. Dorée mais pas factice.

Une jolie jeune fille, fraîche, un peu exotique, si jolie et si compréhensive, candide et disponible, limite un peu conne mais qui s’en fiche, dévouée et volontaire, s’éprend d’un homme-cactus dont la barbe et les propos épineux s’aiguiseront au fil des ans. Jane le comprend, l’admire, le soutient – le supporte aussi. Lui donnera Charlotte, et plusieurs de ses meilleures chansons.

Le Gainsbarre hyper médiatisé des dernières années ira même jusqu’à s’engueuler avec Béart sur un plateau de télé (bien entendu on a l’engueulade ici) sur le fait que la chanson serait un art mineur (une de ses rengaines) mais que Melody Nelson et Baby Alone in Babylone, ça frôle le grand art.

Ses chansons pour sa Jane, c’était l’incision de ses mots au service d’une beauté pure ou presque. Les dessous chics sera, de l’aveu du couple, leur pièce la plus évocatrice et émouvante, même si écrite après leur séparation. D’ailleurs même longtemps après leur rupture, Jane la chante à son ex saoul raide sur les plateaux de télé… Message?

Les dessous chics

c’est la pudeur des sentiments

maquillés outrageusement

rouge sang

L’apparition de Gainsbarre coïncide avec les déceptions que Gainsbourg inflige à sa belle, à sa toute, à sa muse. Gainsbarre arrête de tergiverser, et se décide à revêtir de rouge sang toute la pudeur de ses sentiments. De rouge sang, et de beaucoup de pastis.

Mylène Jampanoï en Bambou

Car il a beau avoir eu son fils Lulu avec Bambou, sa dernière compagne, il ne l’aimait jamais du même amour que sa Jane, dont son cœur semble n’être jamais revenu. Il acceptait de Bambou qu’elle se shoote à l’héroïne; il ne l’aurait jamais accepté de Birkin. On peut même extrapoler jusqu’à dire que Gainsbarre, à ce point-ci totalement endigué dans le star system et les mécanismes médiatiques, n’avait plus grand respect pour lui-même.

Mais ça, à défaut d’être freudien, c’est psycho-pop. Alors disons ceci : il a vu, vécu, beaucoup vaincu de barrières linguistiques, esthétiques et morales en repoussant les limites de la chanson. Il s’est métamorphosé, émotionnellement dans L’Homme à tête de chou, sexuellement dans Love on the Beat, musicalement dans le reggae de Aux Armes etc. Parmi tout ça, il a été fatigué. Alors il s’est mis à boire et à s’en crisser, ou plutôt à essayer de s’en crisser. Nous reste tout son répertoire pour se rappeler de ses différents passages à vide, mais surtout à plein.

Allez voir le film!

par Evelyne Côté / toutes les photos noir et blanc (sauf bien entendu la désolante Une du Paris Match) sont d’époque, et les photos couleur, extraites du film

ps. Gainsbourg, je t’aime moi non plus. Respect. xx