Pour la 28ième édition du Festival International du Film sur l’Art, on s’est jeté le nez dans les copies de presse et choisi ce qui nous donnait envie, pour vous en parler. On vous encourage à faire de même (pas avec les copies de presse, mais avec les vraies séances), et à en parler entre vous, parce que des documentaires au moins, même quand c’est mauvais, ça nous apprend plein de choses.

BORIS VIAN, LA VIE JAZZ
(Philippe Kholy)
Le récit d’un rebelle ambitieux qui crachait sur l’argent, la religion et la guerre pour entreprendre dans tant de domaines ce qui fait battre le coeur, ce qui excite et stimule. Le film commence avec un bref survol de l’enfance de ce fils d’aristocrate qui perd d’un coup la fortune, d’un second la santé, avant de découvrir le jazz, sa porte de sortie.
Saupoudré d’extraits de la plume de Vian et d’une trame sonore en performance filmée, on parvient sobrement mais sûrement à nous mettre l’esprit de la liberté dans le truc. Et on nous montre avec des détails fascinants les ascensions et les descentes artistiques d’un visionnaire inspiré de franchir les limites de ce qui est établi.
L’entrée de Vian dans le monde de la littérature et de la chanson, dans ses plus pertinentes nuances, nous est livrée en des phrases succinctes et poétiques, efficaces comme Boris et ses rebondissements sans relâche, des tentatives de renouveau littéraire à l’évolution de la chanson surréaliste et engagée. (par Félix Dyotte)
JULIETTE GRÉCO,
«JE SUIS COMME JE SUIS»
(Brigitte Huault-Delannoy)
Ici, ce qui est intéressant, c’est que Mme Juliette elle-même, devant les caméras, narre sa vie et nous donne du coup accès d’une manière plus intime à sa personnalité. Contrairement au film sur Boris Vian, c’est un documentaire sur une vie qui bat encore,donc avec un recul historique plus sournois. La reine de la chanson française, l’interprète sans pareil, la «muse de l’existentialisme» nous fait du name dropping à n’en plus finir, mais on trouve ça charmant, car elle a raison d’en faire. Merleau-Ponty, Sartre, Simone de Beauvoir, Camus, Picasso, Sagan, Bardot, elle les a tous connus, se laissant entretenir de Saint-Germain-des-Prés à Saint-Tropez, le temps de faire son succès.
Dans un style peut-être un peu moins épique ou délicat que le film d’en haut, on a pourtant l’impression de s’asseoir avec une femme qui a tout vu, et nous le raconte avec les yeux enthousiastes de celle qui contemple sans aigreur et s’émerveille. Autrement qu’une artiste, on est peut-être même davantage en présence d’une sorte de groupie rassembleuse, visionnaire, pleine de vie, qui nous raconte avec exaltation ce à quoi elle a assisté: l’arrivée du jazz à Saint-Germain-des-Prés, l’ascension rapide vers son succès, et les facettes et aléas que représente celui-là. (par Félix Dyotte)
MAGRITTE, LE JOUR ET LA NUIT
(Henri de Gerlache)
Si on assiste surtout à l’indéchiffrable mystère de l’homme au chapeau melon (l’image en boucle raconte autant l’obsession du narrateur que celle de son sujet pour la profondeur des apparences), on devient aussi voyeur, puis (évidemment!) amateur de l’œuvre du roi des marginaux. Quoiqu’un peu convenue, la narration – et les témoignages des «spécialistes-sans-frontières», parfois complaisants – épouse le regard-enquêteur de l’homme qui, fasciné par le peintre, le ressuscite lors d’un parcours des signes laissés par Magritte: la tombe à Bruxelles, les séjours à New York et Huston. Mais l’ellipse nous ramène invariablement au centre, et sous le chapeau melon: les scènes de la salle à manger bleue immortalisée dans les tableaux et les films à saveur d’archives révèlent, sans la dévoiler, la puissance de l’intériorité de celui qui avait tout le ciel dans la pupille.
Ainsi, les lieux communs du film présentent le terreau le plus fertile de la création d’images qui «ne se contentent pas d’orner les murs» (ou les Starcité de ce monde) mais qui (re)posent l’urgence d’une réflexion sur le continent mystérieux de l’invu et de l’insu. Sans être platement pédagogue, Magritte, le jour et la nuit pose donc quelques unes des questions fondamentales de l’art du XXième: le rapport à la figuration, celui de l’artiste face à son époque et à ses mages, son sens quasi-monacal du «dedans» en tant que manière d’explorer, cent mille lieux dans profondeurs, la réalité du «grand dehors». (par Marie-Ève Sabourin-Paquette)






