EN D’SOUS: LA VIE EN SUNNY D

Impossible de se fâcher contre Sunny Duval. Pour un retard? Pourquoi faire? Il  vit sa vinaigrette, une vie ni aigre ni nette, posée entre les Breastfeeders son groupe rock d’amis chers, ses gigs de DJ au Cheval blanc et à l’Esco où les pintes sont pas chères, et les ruelles de Montréal qu’il suit comme autant de chemins qui ne mènent nulle part mais qui lui appartiennent. Sunny est l’une des très rares personnes que je connais qui vivent au jour le jour.

«Comme d’habitude, je me suis pointé en retard. De trente minutes. Mais on a compensé, Evelyne et moi, en jasant trente minutes de plus. Pis trente autres minutes. Pis trente autres. Le serveur du café était pas content, parce que mon intervieweuse a seulement pris un pas-espresso, pendant que je buvais le jus-anti-lendemain que j’avais amené. Ce fut notre vendregris après-midi, les deux pieds dans’ mars.»

Cet après-midi-là, on avait choisi le parc Jeanne-Mance comme lieu d’entrevue pour ses horizons: la montagne qui fait son signe de croix, l’avenue du Parc qui sniffe gaiement du gaz, la Mont-Royal qui fait la belle, le centre-ville qui au loin s’active en s’allumant mille cigarettes. Belle Vieille Ville Sale, comme dirait Sunny.

Finalement, c’était juste sale. La neige n’avait ni neigé ni fondu, le gazon était boueux et l’air, pâteux. Mais quand Sunny est enfin arrivé avec une bouteille d’électrolytes pour étancher la soif qu’il avait bu la veille, rien de toute cette morose cité n’était plus grave.

Sunny l’aime, Montréal. Il l’aime chaude et suante, frette et cassante. Tant qu’après l’avoir jouée dans tous les coins avec les Breasts ou avec les multiples nomenclatures qui accompagnent sa guitare ou sa basse (avec ses Crevett’s, les Frères Rivaux, St-Sipoplette, Hello Postier ou en solo, son Achigan ayant mordu en 2005), il a commencé à l’écrire.

Son livre de ville, En d’sous, date des dernières années du cahier LP2 de La Presse, pour lequel il écrivait les tournées de ses bars, ses odeurs bizarres, ses lendemains et ses veilles. Puis, il a rassemblé des morceaux choisis dans un recueil franchement touchant, drôle, un peu fictif (mais ça c’est pour mieux nous le faire coller aux rétines: ce livre, je l’ai terminé en moins d’un jour et demi).

Laissez faire le bouillon de poulet pour l’âme; ce qu’il vous faut pour guérir du vague, c’est un peu de Sunny delight. «À chaque semaine j’écrivais». De son propre aveu, la seule routine qu’il ait jamais eu, à part… «manger des toasts».

«Quand y’a des gens qui me disent, ah, la semaine prochaine il va faire soleil!, je me dis tout le temps, crisse, pourquoi tu me dis ça? Je veux pas le connaître, mon avenir. Je veux pas le savoir. Je veux pas savoir que mes vacances auront lieu dans sept mois, pour deux semaines, de telle date à telle date. Ça tue la magie. Et c’est important la magie, même si c’est de la petite magie.»

D’amour et de bière fraîche

Entre sa six cordes et sa philosophie de vie, Sunny était accordé d’avance à son éditeur Coups de tête, qui veut être à la littérature québécoise ce que le rock est à la musique. «Le but dans mes chroniques était de raconter mes vagabondages, donc y’avait un fil conducteur. Sinon, y’avait rien de prémédité. Je me promenais dans un canevas. C’est comme avec les Breastfeeders; on ne va pas commencer à jouer un reggae. On joue sur une base.»

Et Sunny joue. Sur les mots d’abord, et dans le grand théâtre de l’underground aussi. Il dérive de son entourage les Black Sabin, Bruce Binaire, Suzible, Teenage Love et autres Kikine et Loup-Marin qui peuplent ses histoires semi-vraies d’en d’sous. «J’aimerais ça écrire une pièce de théâtre. Créer un monde et s’amuser dedans. J’y travaille.» La jouerait-il dans une ruelle, sa pièce? «Ouais! Pourquoi pas? J’ai aussi une idée de livre qui serait jouable en film. Je suis pas le genre de gars qui a plein de scénarios dans ses tiroirs. J’y vais comme ça vient.»

Pas cynique pour deux sous, Sunny, mais pas très porté sur les larmes publiques non plus. Il raconte à quel point jouer une ballade tristounette à l’Esco, c’est contre nature et… embarrassant.  Il l’a fait une fois, on ne l’y reprendra plus.«Je ne tiens pas non plus à être hyper heureux tout le temps par écrit. Mais ce qui me semble intéressant, c’est de mettre des couleurs.»

Plus tard, il revient sur le mythe de l’artiste à gales grattées au sang, à l’inadapté irrécupérable qui souffre pour l’art et s’y pète les dents. «Je ne m’identifie pas particulièrement à Bukowski, mais y’a une chose que je retiens de lui: que les rencontres avec les autres écrivains, ça l’emmerde. Parler de technique, discuter à n’en plus finir, ça ne me tente pas moi non plus de rentrer là-dedans. C’est comme parler d’équipement quand t’es musicien. C’est vraiment plate.»

par Evelyne Côté / photo Suzie McLelove