DONNEZ-MOI DE L’INDIGÈNE

Je regarde les Olympiques depuis des temps immémoriaux. Je ne vous dirai pas depuis combien d’années parce que vous allez penser que j’ai un âge canonique, mais laissez-moi simplement vous dire que je me souviens d’avoir vu Jean-Claude Killy gagner trois médailles d’or.

J’aime le sport et j’aime les Olympiques qui en constituent l’apogée et le summum. Ce n’est pas rien d’être le meilleur au monde, et même le deuxième ou le troisième meilleur au monde. Beaucoup d’entre nous se contenteraient de moins, alors c’est formidable quand quelqu’un de chez-nous, parfois même très près de chez-nous, quelqu’un à qui on peut s’identifier, à-travers qui on peut vivre par procuration, accomplit cet exploit et passe à l’histoire.

Et nous on pleure de joie sur le divan en se sentant, pour un petit moment, un petit peu canadien. Et, bien sûr, il y a le curling et le suspense insoutenable qui accompagne cette formidable démonstration d’habileté psychomotrice.

Mais depuis le temps, il y a de nouvelles disciplines qui se sont ajoutées: dans ce domaine je crois que le Snowboard Cross est la chose la plus excitante que j’ai vue depuis longtemps (à part le curling évidemment) et que le saut à ski est une formidable métaphore pour le rêve d’Icare. Mais ce que je préfère, c’est le hockey olympique : les meilleures parties de ma vie, les plus beaux jeux de passe, les moments les plus intenses, c’est aux Jeux que je les ai vus.

En 1998, j’ai passé une nuit blanche pour ne pas manquer la partie qui opposait le Canada à la République tchèque et qui s’est terminée par un tir de barrage et une défaite du Canada. Et j’avoue que, même s’il jouait pour les opposants, voir évoluer Jaromir Jagr (qui a un nom digne du Seigneur des anneaux) a toujours été synonyme pour moi de l’état de grâce. Je connais des gens (et, mais oui, des hommes!) qui ne regardent le hockey qu’en période olympique. Les mêmes qui jettent aussi par-dessus leur épaule, mine de rien, un coup d’œil au curling.

INAPTES ET INEPTES

Cette fois-ci, les États-Unis nous ont donné du fil à retordre. Les Américains, avec leur arrogance habituelle, se croient tout permis depuis 1980, l’année où à Lake Placid ils ont battu les russes en finale de médaille d’or avec une équipe de deux de pique. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs qu’on a qualifié cette victoire de miracle. On pouvait donc lire récemment dans les journaux américains des commentaires sur les Jeux de Vancouver comme ce qui suit (et je traduis librement): « Là-haut, au Canada, le hockey n’est pas un sport, c’est un acte sexuel et c’est pourquoi il retient l’intérêt des indigènes locaux ».

Les indigènes, c’est nous ça. Les médias américains mettent d’ailleurs toujours l’accent sur le fait que les canadiens sont des gens ennuyeux, mais gentils et polis, sauf lorsqu’il s’agit de jouer au hockey. Le New York Times parle de ce sport comme « de la soupape de sûreté qui rend possible l’attitude débonnaire dont font généralement preuve les Canadiens (!) ».

Ces mêmes médias s’étonnent aussi des manifestations patriotiques qui se produisent lorsque le Canada gagne des médailles, comme si nous étions un peuple d’enfants timides et timorés incapables de jouer dans la cour des grands. Et incapables de connaître des manifestations patriotiques. L’impression qui se dégage de ces commentaires c’est que nous sommes une nation de poules mouillées inaptes et ineptes qui craignent la compétition et qui ne justifient leur existence que dans l’échec. Même si on gagne au curling.

Personne, au sud de la frontière, ne semble se rappeler du fait que le Canada, qui avait remporté 13 médailles aux Jeux de Lillehammer en a gagné 24 à Turin en 2006 et 26 à Vancouver, dont 14 d’or, le plus grand nombre de premières places remportées par une nation à ce jour aux sports d’hiver. Ce qui n’est pas mal du tout pour un pays de 33 millions d’habitants où les dépenses olympiques per capita ne représentent qu’une fraction de ce que des tas d’autres nations (dont les États-Unis) leur consacrent. Et si on exclut le hockey et le curling (mais oui), et si mes calculs sont exacts, onze des 28 athlètes médaillés proviennent du Québec. Bravo pour nous.

Et nous avons battu les États-Unis au hockey, les filles et les gars. Oui, ce sport est à nous, il nous appartient, ce n’est pas demain la veille qu’on viendra nous en montrer sur une patinoire. Le 28 février a été le moment où un sentiment d’appartenance commun a uni tous ceux qui vivent dans cet immense pays d’est en ouest. Pas un seul politicien n’a jamais réussi à faire cela, pas une seule idéologie.

Que les américains se le tiennent pour dit: le hockey est ce qui nous définit en tant que nation. Et c’est bien vrai qu’on est peut-être moins polis et moins gentils sur la glace. Mais tout le monde ne peut pas être joueur de curling.

par MC5, chroniqueure télé érudite mais aussi très sportive