DIVISER POUR RÉGNER

Diviser pour mieux régner. Dans les années 70 et 80, le hockey québécois était au paradis des discussions enflammées et des engueulades sans fin, grâce à la bonne vieille rivalité Canadiens-Nordiques.

«J’ai hâte de voir Guy Lafleur», me lance mon chum dans son char, en chemin vers le Centre Bell dimanche. Il est midi et demi, l’heure est beaucoup trop avancée, on a les yeux dans le même trou mais la promesse de voir Lafleur et Stastny, ou encore Goulet et Richer s’affronter a l’effet d’un gros café sur ses aptitudes de conduite. «Je pense que c’est la première fois que je le verrai jouer pour vrai…»

Il essaie de dépatouiller dans ses souvenirs les images vraies et empruntées à la légende. Car même ceux qui étaient trop jeunes pour ressentir le contre-coup du cruel déménagement de l’équipe de Québec à Denver s’approprient la nostalgie de l’époque où la Vielle Capitale affrontait Montréal sur la glace.

Lui est assez vieux pour être amer en connaissance de cause, par contre. «J’ai toujours pris pour le Canadien.» Pourquoi? «Ben ça se passe de père en fils!» Une évidence. «Ils ont gagné la coupe Stanley en ’77, quand je suis né. Puis en ’86 Patrick Roy est devenu mon idole. Après la coupe de ’93, ils ont échangé Patrick Roy et là, il y a eu une déchirure.»

Les fans de hockey ont l’habitude de tout prendre personnel, me direz-vous. Mais il est dead sérieux quand il rajoute: «Il y a eu une grande peine dans mon cœur. Ça n’a plus jamais été pareil moi et le Canadien, je ne me suis plus jamais senti aussi près d’eux. Alors si les Nordiques reviennent, oui, je serais prêt à retourner ma veste de bord. J’aime pas ce qui se passe à Montréal en ce moment. Pis, je veux de la compétition, de la vraie!»

Mesdames, vous vous plaignez que votre mec ne parle pas assez? Apprenez à parler hockey.

Au Centre Bell

Dans le temps, les Nordiques étaient-ils les faire-valoir du Canadien? La question a beau être méchante, elle se pose, la réponse étant probablement: parfois… les Nordiques n’étant en tout cas pas rien que ça.

Par contre à voir le jeu de dimanche, on aurait pu le supposer.

D’abord, l’entrée des joueurs a révélé des têtes grisonnantes beaucoup plus blanches chez les Nordiques que les Canadiens. Évidemment! Carbonneau a beau avoir eu deux hanches replacées, il suivait encore l’an passé ses joueurs en entraînement, quotidiennement. Et puis un Patrice Brisebois, c’est pas exactement vétéran.

L’atmosphère était donc à la franche camaraderie plus qu’à la rivalité. D’autant plus que la veille, les deux formations de vétérans ont joué à Québec, pour une partie qui s’est soldée 11 à 8 pour le CH.

Dimanche, les Nordiques ont par surcroît relâché un peu de leur coup de patin, faisant passer à 11-5 le score final.

1ere période: Vincent Damphousse compte à 2 minutes 32. «Ça manque de patin», commente mon chum. «Mais c’est normal!», se rattrape-t-il comme s’il avait émis un sacrilège.

GUYGUYGUYGUYGUY – la foule capote dès que Lafleur entre en jeu.

Ce sera pas mal comme ça tout le long, même s’ils se mérite une punition. La période se termine 3-0.

2e période: Après une mi-temps d’où on surgi des lance-patate de t-shirts ma foi assez divertissants, Michel Bergeron avoue à Maxim Martin, animateur pour l’occasion, qu’il n’y a pas eu de couvre-feu hier. Jacques Demers répondra avec toute la fausse bonhomie dont il est capable: «Ça fait toujours plaisir de battre Bergie!»

Guy Lafleur ne perd pas de temps et compte à 11 secondes à peine du début de la période. Un peu plus tard, le numéro 10 des Nordiques se ramasse un solide coup de bâton dans la face et semble se demander ce qu’il est bien venu faire là.

Mon père au sujet de Momesso et Morissette: « Ouais, ça patine aussi vite que moi, ça.»

3e période: À la mi-temps on a droit à un concours de danse où s’affrontent un post-ado en phase tektonik et une madame teinte auburn stickée sur le yéyé. Ceci dit, elle mérite son premier prix pour sa détermination.

C’est dans cette dernière période que les choses deviennent intéressantes, qu’on sent un relent de rivalité presque revivre. Presque.

Pierre Aubry compte dans un filet désert à cause d’une cohue un peu ridicule autour du gardien de but. Les gars sont fébriles.

Carbo compte son deuxième but. Lafleur se fait refuser un troisième but pourtant clairement entré, et par le fait même son tour du chapeau. Il est en beau joual vert mais son équipe gagne pareil.

«Les poignets sont forts, c’est dans les jambes que ça l’est moins». Paroles de sagesse de mon Sébastien.

par Evelyne Côté / photos Sébastien Bélanger