Dans le monde du métal, faire un cover d’un autre groupe métal est depuis longtemps une façon de montrer ses couleurs et de rendre hommage à ses influences. D’aussi loin que je me souvienne, c’est Metallica qui a popularisé la chose par le biais du single Creeping Death paru en 1984.
Celui-ci comprenait en face B deux reprises de groupes métal obscurs, soient Diamond Head et Blitzkrieg. L’intérêt de Metallica pour les reprises ne s’est jamais démenti par la suite puisque le groupe a fait paraitre quelques albums uniquement composés de covers, une démarche aussi adoptée par Slayer, Anthrax et Guns & Roses.
Depuis quelques années cependant, il semble que les reprises de pièces métal ne se limitent plus au seul territoire des guitares hurlantes et des cheveux longs. Les artistes alterno-indie-machin (à défaut d’un autre terme englobant ce dont je veux parler) ont pigé qu’il existe un vaste potentiel dans ce nous pourrions appeler «l’effet de contraste», c’est-à -dire, dans le cas qui nous occupe, dans la transformation de quelque chose de brut, de lourd et de simpliste en quelque chose qui serait plus sophistiqué, nuancé et signifiant.
Sur son album Strange Little Girls paru en 2001, Tori Amos amorce cette tendance qui, nous l’espérons alors, ne sera pas trop lourde. Elle y reprend à sa manière, c’est-à -dire de façon très soft, Raining Blood de Slayer, chef-d’œuvre ultime du thrash metal. L’intérêt de la chose réside surtout dans les images qui se bousculent dans notre tête, du moins dans la mienne, à l’écoute de cette version. En lieu et place d’un nazillon vous découpant les membres et les faisant cuire dans un gigantesque BBQ infernal, la version de Tori Amos devient une espèce de métaphore décrivant un des nombreux abus troublants dont la dame aurait été victime ou non (vraiment, je n’en sais rien). Le sens des paroles change donc en fonction du contexte et de l’interprète.
L’année suivante, Zwan, espèce de super groupe déjà oublié, reprenait de façon acoustique The Number of the Beast d’Iron Maiden pour la trame sonore du film Spun réalisé par Jonas Ã…kerlund, ancien batteur du groupe black metal ultra-culte Bathory, reconverti depuis en réalisateur de clips à succès (c’est ici qu’on namedroppe Madonna, U2 et Lady Gaga). Spun raconte l’histoire de quelques personnages dont la vie (ou plutôt l’absence de vie) tourne autour du joyeux monde du crystal meth. Encore là , le contexte donne une nouvelle signification aux paroles. Délivrées du premier degré suggéré par les pochettes et la musique d’Iron Maiden, les paroles deviennent une métaphore sur la drogue et son usage (Cause in my dreams / it’s always there / the evil face that twists my mind and brings me to despair).
Rendu ici, j’ai bien conscience que certains lecteurs se demandent où tout cela mène. Ça tombe bien, j’y arrive. Récemment, un groupe suédois du nom de Hellsongs a lancé un disque intitulé Hymns in the Key of 666 sur lequel ils reprennent des chansons de quelques groupes majeurs du métal selon une recette qu’ils nomment «lounge metal».
Ce qualificatif est quelque peu trompeur: on est ici en plein territoire indie folk, genre. La voix de la chanteuse est douce mais saisissante, et en lieu en place de la tonne de briques qui nous rentre dedans à l’écoute des versions originales, c’est un doux vent de printemps champêtre qui vient nous flatter délicatement le visage. Certains aimeront l’effet de contraste et se surprendront à fredonner une chanson de Twisted Sisters sans se sentir idiots, tandis que d’autre jugeront qu’il s’agit d’une simple gimmick redondante doublée d’une profanation qui mérite les foudres du yable. 
Pour ma part, mon intérêt s’est surtout porté sur le choix des groupes repris. Force est de constater qu’on nage ici en pleine évidence et que Hellsongs ne se sont pas trop aventuré en dehors du prévisible. Iron Maiden, Black Sabbath, Megadeth, Slayer, Twisted Sisters et Metallica ne sont pas exactement des choix surprenants. Ma propre mère ne serait pas dépaysée. Pas qu’il faille absolument jouer la carte de l’obscurité, mais il faut avouer que les reprises de Diamond Head et de Blitzkrieg enregistrées par Metallica il y a 25 ans trouvent en partie leur charme dans le fait que bien peu de gens, même parmi les fans de métal, avaient entendu parler de ces groupes auparavant.
Que des reprises de gros noms, donc, sur le disque de Hellsongs? Non, une exception: Princess of the Night de Saxon. Pas que ce groupe soit complètement obscur, mais disons qu’en dehors des cercles métalliques, peu de gens en ont entendu parlé. L’intérêt de Saxon tient bien entendu à la qualité de sa production discographique du début des années ’80 (j’y reviendrai), mais aussi et surtout à ce à quoi le groupe me ramène, c’est-à -dire à ma propre expérience et à mes propres souvenirs. Les groupes plus populaires ont leur charme, mais leur importance dans la culture populaire et dans l’histoire du rock évoquent une multitude de croisement d’influences, de significations, de discours et d’anecdotes, si bien qu’ils finissent par nous paraitre éloignés de nous-mêmes. Ces groupes appartiennent au monde entier et font partie d’une réalité dans laquelle nous ne sommes pas grand-chose.
Saxon, eux, me ramènent directement à ma polyvalente en 1982, alors que les rockers étaient tellement présents et puissants qu’il n’était pas illusoire de penser qu’ils s’empareraient bientôt du gouvernement et imposeraient à la population entière l’écoute incessante de Judas Priest ainsi que le port du chandail de groupe métal à manches ¾.
Les rockers étaient partout et dominaient, vêtus de cuir, de denim (Lois de préférence) et de bottes Kodiak. Les rockers fumaient des Export’A vertes et remplissaient de boucane les écoles secondaires à l’intérieur desquelles il était encore tout a fait normal de fumer. Les rockers monopolisaient la vente de drogue, dealaient des bites à 5 et à 10 ainsi que des grammes de hash. Ils faisaient crier leurs ghetto blasters dans les caféteria (Screaaaaming, screaming for vengeance) et intimidaient tout ce qui ne portait pas de cheveux longs.
Bienvenue dans une polyvalente en 1982, là ou la personne qui aurait jeté un regard ironique sur tout ça aurait été mûr pour un sévère passage à tabac. Revêt un chandail de Judas Priest parce que tu trouves ça drôle un aigle en métal et cours la chance de mourir.
par Francis Dugas / demain même Sax-heure, même Sax-mag, Francis poursuit sur Saxon, le crystal meth et l’amour du métal (dont celui de Saxon pour un train)












