ALICE IN HÉROLAND

On le sait, l’être humain carbure grave à la nostalgie. Les rockeurs, pas plus caves que les créateurs de mode, savent tirer leur épingle du jeu quand vient le temps de traire la vache sacrée pour s’en mettre plein les poches.

Ainsi, les réunions de vieux groupes sont désormais monnaie courante. Si nous étions surpris de voir, en 2003, les Pixies à nouveau ensemble sur une scène, il en va tout autrement aujourd’hui alors que l’on peut revoir les meilleurs (Dinosaur Jr, Jesus Lizard) comme les pires (Guns n’Roses, Mötley Crüe).

Difficile, toutefois, de repartir la machine quand un membre du groupe tombe au combat. De mémoire d’homme, la technique du nouveau chanteur n’a fonctionnée qu’une seule fois (tout le monde ensemble : donnez-moi un A, un C, un D et un C !!!).

Par contre, les rockeurs australiens ne seront bientôt plus seuls dans cette catégorie, grâce au retour d’Alice in Chains.

Black Gives Way to Blue: les couleurs de DuVall, Alice in Chains 2009

En 1989, à Seattle, il fallait vraiment faire courir les foules pour se faire remarquer par les représentants des grosses compagnies de disques. Nirvana n’était encore qu’un plaisir d’initiés et le terme grunge n’était utilisé que pour décrire quelque chose de sale. Bref, c’est dans cette Seattle-là que les quatre membres d’Alice in Chains se sont fait remarquer par les costumes-cravates de chez Columbia avec leur hard-rock un peu glam, leurs vestes de cuir et leur cheveux crêpés.

Axl qui..? Alice in Chains, 1989

Le spray-net à toutefois vite pris le bord au profit de la déprime et de l’abus de drogue. Et au lieu de parler de nightlife et de filles comme presque tous les groupes de l’époque, Layne Staley et Jerry Cantrell nous parlaient de leur dealers, de leurs prépositions à l’autodestruction et de leurs enfances pourries.  Après les albums Facelift (1990), Dirt (1992) et le EP Jar of Flies (1993), le groupe à disparu du radar pendant deux ans et leur retour a été des plus inquiétants.

L’album éponyme: mieux connu sous l’appellation Chien à trois pattes

C’est en novembre 1995 que l’album éponyme sort et c’est une excellente raison de faire une parenthèse pour vous en parler au «je».

Jamais de ma vie de mélomane je n’ai été si enchevêtré dans un tel chaos de mélodies disloquées, suintant le mal de vivre. Pour moi, ce disque est devenu un classique malsain encore inégalé. Aucun autre disque n’atteint l’inquiétante qualité de cette Å“uvre qui fait carrément peur… On dirait la mise en musique du bruit de l’héroïne qui bout dans une cuillère. Fin de la parenthèse.

Dans les sept années qui ont suivi, le groupe a vécu sur le respirateur artificiel, enregistrant quelques pièces pour un coffret anthologique tout en clamant ici et là qu’il reviendrait en force, libéré de ses démons. La suite est connue: après qu’il se soit isolé totalement des autres membres du groupe, la drogue a pris le dessus sur Layne Staley qui est mort d’une overdose dans son appartement, quelques mois après le décès similaire de son amoureuse. Il avait 34 ans.

Layne Staley: 1967-2002

Layne Staley: 1967-2002

En 2005, les trois membres survivants, Jerry Cantrell, Mike Inez et Sean Kinney, se sont revus et des discussions sur une éventuelle réunion ont commencé. Lors de performances avec chanteurs invités, ils rencontrent William DuVall, Chanteur de Comes with the Fall. C’est avec lui qu’ils enregistreront à la fin de 2008 Black Gives Way to Blue.

Avec son nom évoquant la guérison de l’ecchymose, l’album marque une étape importante de la réunion d’Alice in Chains. Contrairement à plusieurs nouveaux albums de  vieux groupes plutôt décevants (Strays de Jane’s Addiction ou encore The Weirdness des Stooges), Black Gives Way to Blue s’inscrit parfaitement bien dans la discographie du groupe ressuscité. On s’y retrouve en terrain familier avec ces ambiances teintées de désespoir et ces superbes harmonies vocales qui étaient la véritable force du duo Cantrell-Staley. La présence de DuVall n’énerve pas une seconde, et sa performance honore la mémoire de Layne au lieu de la profaner. Bref, on aurait difficilement pu imaginer mieux en termes de réunion.

Le groupe viendra défendre son nouvel album et en profitera pour revisiter ses vieux succès au Métropolis, le 16 mars à 20h.

par Charles Laplante