LA RACINE DE 24

Pour la huitième année consécutive Jack Bauer (Kiefer Sutherland) va sauver New York, les États-Unis, l’Occident, la planète, le cosmos en entier de terribles menaces et des sombres complots fomentés par des méchants principalement arabes et russes.

Une chevelure herculéenne, une famille dysfonctionnelle: rien à envier à Mirador.

Cette nouvelle saison a débuté sur des chapeaux de roue à 16 heures (4 P.M.) alors que Jack devait partir avec sa fille, le mari de celle-ci et sa petite-fille pour Los Angeles.

Mais Jack Bauer et le mot retraite semblent mutuellement exclusifs, et il se retrouve mêlé à une histoire de trafic de matériel nucléaire qui remet en question les efforts diplomatiques de la présidente Taylor qui tente de conclure un traité avec le président du Kamistani, Omar Hassan (Anil Kapoor qui a des cheveux extraordinaires, mais aussi un frère qui le trahit). Et comme cela s’est déjà produit, le CTU est affligé d’un directeur obtus, Brian Hasting (Mykelti Williamson) qui force ses employés à suivre des pistes qui ne mènent à rien alors que Chloé et Jack s’évertuent à le prévenir de l’imminence de la catastrophe.

La racine des sacrifices

Une fatalité cruelle pèse sur les personnages, ils doivent sacrifier ou abandonner des membres de leur famille, leur mentir ou utiliser ceux qu’ils aiment afin de faire aboutir un projet qui les dépasse. Ce ne sont pas les humains qui conduisent l’action mais l’état; il n’y a pas de place pour l’amour dans cet univers où la trahison est de règle et où se joue le destin non pas d’un individu ou de ses proches mais d’une nation ou de l’humanité tout entière.

Racine profitait lui aussi d'une puissante chevelure.

Tiré par les cheveux: Racine profitait lui aussi d'une puissante tignasse.

On ne s’y attend peut-être pas, mais 24 revisite le théâtre classique du XVIIème siècle, en ce sens que ses personnages sont accablés par le destin et aux prises avec des passions déchaînées qui causent leur perte. Et tout comme dans le théâtre de Racine, il y a aussi l’inflexible volonté des gouvernements qui pèse sur eux comme un arrêt de ce même destin.

Ils la subissent, ils s’y résignent et on les plaint plutôt qu’on ne les admire. Ce sont des victimes et non des héros : leur sang coule et leur jeunesse se dissout dans des dilemmes déchirants. Ils finissent toujours par agir contre eux-mêmes, contre leurs désirs et leurs aspirations, niant leurs besoins individuels pour nourrir cette monstrueuse machine, cette volonté supérieure qui se dit soucieuse avant tout des intérêts communs. Le téléspectateur observe tout cela en ressentant de la pitié et de la crainte. Les personnages sont engagés dans une lutte désespérée contre une force supérieure qui les broie, les humilie, les anéantit. Et la fatalité tragique n’épargne le héros que si sa cruauté peut se repaître d’autres victimes.

Jack Bauer ne reste vivant que si d’autres meurent, bons ou méchants.

Douloureux et sanglant

Comme dans les pièces de Racine, l’intrigue de 24 se résume à une crise qui survient dès le début et qui noue l’action dramatique. On y trouve aussi les règles du théâtre classique : l’unité de temps (24 heures), de lieu (une ville) et d’action (tous les événements sont liés et nécessaires) amenant un dénouement toujours douloureux et sanglant. Tous les personnages sont tourmentés par une idée fixe qui détermine leurs agissements.

Des jours plus hirsutes: notre cher Bauer en vilain Lost Boy, circa 1987.

Toute cette idée de bien commun qui doit prendre le pas sur les visées des individus et même sur leur intégrité profonde s’est trouvée exprimée au cours de la septième saison, lorsque Jack Bauer rend visite à un sénateur qui va finalement comprendre le but de son action et se ranger derrière lui avant d’être assassiné par l’ennemi.

C’est la première fois dans l’histoire de 24 que le héros se livre avec autant d’honnêteté et de justesse et qu’il questionne le bien-fondé de son entreprise.

I have a lot of regrets, senator. I regret losing my family. My wife was murdered because I was responsible for protecting David Palmer during an assassination attempt. My daughter can’t even look at me. Everyday I regret looking in the eyes of men, women and children knowing that any moment their lives might be deemed expandable in an effort to protect the Greater Good. I regret any decision I might have made that resulted in the loss of a single innocent life. But you know what I regret the most? It’s that the world even need people like me.

Oui, le monde, mais surtout l’univers télévisuel, a besoin de gens comme Jack Bauer pour occire tous les méchants. Mais cela me rassure qu’il connaisse un moment existentiel et que sa conscience l’interpelle de temps à autre. Si, à la fin de cette huitième saison, il s’éloigne en compagnie de Renee dans les rayons du soleil couchant je suis persuadée que leurs futurs enfants ne seront qu’à moitié psychopathe.

par MC5, chroniqueure télé érudite

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