GRAND ÉCRAN, PETIT BUDGET

À la fois méconnu et connu, le mouvement Kino est passé par les oreilles de tous sans jamais les irriter d’une publicité tapageuse. Il est pourtant d’envergure internationale, ce Kino, comportant une soixantaine de cellules à travers le monde dont plusieurs naissent et meurent aussi vite que la magie de ses éphémères soirées de projection. En sortant aujourd’hui sa toute première compilation destinée au grand public, Kino s’envole et fête son dixième anniversaire.

Le jour de son lancement, Nomag a rencontré quelques uns des artisans dans ce grand ragoût du cinéma amateur spontané.

KINO – GRAND ÉCRAN, PETIT BUDGET from nomag on Vimeo.

La propagation des mouvements underground a toujours une qualité mystifiante, car on ne sait jamais vraiment comment elle se passe. François Toussaint, le directeur actuel, en démystifie ce qu’il peut: «Historiquement, les kinoïtes (non, ce ne sont pas les membres d’une secte) ont rapidement voulu exporter les Cabarets Kino. Ils ont organisé une tournée à Paris, en Finlande, en Russie, à travers le Québec, et en assistant aux cabarets les gens dans ces régions ont voulu faire pareil. Conservant le même nom, qui a une signification bien à propos dans plusieurs langues – mouvement, cinéma – les gens ont bien compris que le principe même s’exportait bien.»

Christian Laurence, fondateur de Kino, nous en explique la genèse, sans omettre de faire un Moïse de lui-même: «L’initiative de Kino, en fait, c’est moi. J’ai lancé une invitation à des gens à venir présenter leurs films, et pour la première soirée, j’avais envie de faire quelque chose qui allait autour de ça, alors mon premier film s’est appelé Au commencement. C’est une sorte d’exercice de style avec des ouvertures, comme celle de Universal avec la terre qui tourne.»

À partir d’un pari entre amis de réaliser un film par mois pendant douze mois, la réponse a été immédiate. «On a eu 15 personnes la première fois, 28 personnes le deuxième mois, et 38 le troisième. Mon but dans la première année, c’était de faire des événements dans des lieux non traditionnels comme des tavernes, des appartements en rénovations, des arenas désaffectées. On a même fait un événement chez IBM, dans une salle de conférence, tout le monde s’était habillé propre. L’idée était de faire quelque chose de ludique autour de tout ça.»

Et c’est dans une de ces soirées ludiques qu’on a à prime abord l’impression d’une clique où tout le monde connaît quelqu’un, quelque part dans le grand écran. Puis, on se rend compte qu’on avait raison – mais loin d’être exclusifs, ces partys de projection nous permettent après quelques bières de rire à un moment inopportun, même si on sait que quelqu’un, quelque part est bien sensible à ce rire. On cesse de juger à la Siskel & Ebert et on fonce à travers ce vaste éventail de qualité pour goûter tant à l’aigre qu’au doux. De toute façon, il y a toujours un cinéaste à la fin de la soirée pour dire: «Ben oui, je sais, mon film ne cassait pas des briques…» Un petit parfum de chez-soi.

«On avait une volonté de démocratiser le cinéma, et surtout de faire du cinéma un art de performance instantanée. Un musicien ne joue pas juste pendant ses concerts, ou quand il a l’idée du siècle pour faire une symphonie. Il joue chez lui, il jamme. On a emmené ce principe un peu jazz au cinéma. Des fois c’est intéressant, des fois non. Mais c’est de la création à l’état pur, dans sa première incarnation, dans sa façon la plus crue. C’est ici que les films qui n’auraient jamais été financés, qui n’auraient jamais été faits sur une longue période se font, et ils sont faits dans l’urgence.»


Si souvent bousculé par les avancées technologiques, le cinéma, dans son boudoir, doit bien parfois se demander comment l’art y évolue et quelles directions il prend, tant il est soumis à la consommation et aux caprices de l’industrie des appareils et des nouveaux gadgets. «Au début de Kino, on a appris à adapter nos techniques aux limites technologiques. Ça a créé une esthétique originale.» Alors, Moïse, à quoi alors ressemblera le nouveau cinéma amateur quand le petit gars au coin de la rue pourra réaliser avec la technique d’un film hollywoodien? Rendez-vous dans dix ans.

par Félix Dyotte